Requiem pour Jacques Chirac

Maintenant que les flots de la compassion convenue se sont heureusement retirés, il devient possible de prendre la juste mesure du personnage qui vient de quitter la scène des grands de ce monde.
On ne saurait mieux décrire Jacques Chirac qu’en disant qu’il a été un excellent maire de Paris, comme en témoignent les immortelles moto crottes qui nettoient les rues de la capitale mais, en revanche, un bien médiocre président de la République, soucieux avant tout d’éviter tout problème susceptible de soulever l’ire d’un groupe quelconque d’électeurs réels ou virtuels.

Chirac a été l’homme creux par excellente. Tout en lui sonnait creux, la voix, les idées, la politique. Chirac a été comme un arbre imposant par la taille, mais dont le tronc sonne creux sous le bâton.

Il a tout sacrifié pour devenir un président de la République, famille, amis, un président qui n’a strictement rien fait de significatif pour la France, fuyant avec talent toute réforme susceptible de devenir un problème. Son mariage avec une de Courcelles, à cause du nom et des relations, a été inexistant. Sa vie de famille aussi ; ses enfants en ont été les premières et injustes victimes.
Comment d’ailleurs se consacrer à une femme, en l’occurrence, la sienne, quand on travaille frénétiquement pour nourrir son ambition, sans pour autant renoncer aux petits plaisirs de la vie, – il faut bien entretenir la bête – mais dans des limites bien strictes : 5 minutes, douche comprise, disait-on à l’époque dans les couloirs de la Mairie. Pas question de se prendre les pieds dans des aventures sentimentales qui ne mènent à rien, si ce n’est à des ennuis.

Or chacun sait que toute réforme, par définition, est cause de dérangements, de troubles, de changements, ce dont les Français ont horreur. Engagement tenu ; il n’a pas eu de temps ni pour les retraites, l’immigration, la réforme de la SNCF, le marché du travail.

Ainsi, il n’a pas été un grand président mais simplement un président de grande taille. Ce qui n’est après tout, pas si mal. Mais on pouvait espérer mieux.

Durant ses deux mandats, aucune réforme significative n’a été engagée dans un domaine quelconque. Il a géré la France comme on gère une maison de retraite, dans la discrétion et l’obscurité, laissant à ses successeurs le soin de porter remède à un vieux pays frappé d’obsolescence « en plaques ».

La providence n’a pas été généreuse avec lui, le laissant se consumer frénétiquement pour accéder à la magistrature suprême avant de lui retirer sournoisement les moyens intellectuels de gérer la maison France. Car, sur les deux mandats de Jacques Chirac, seul le premier a été géré avec la plénitude de ses moyens intellectuels, le second ayant été littéralement malheureux à la suite d’un AVC catastrophique, soigneusement tenu secret par un entourage soucieux avant tout de préserver leurs positions.

On trouvera, au premier rang, Edouard Balladur véritable Maire du Palais d’un pauvre souverain déclinant, suavement surnommé “l’étrangleur ottoman” par les fidèles d’entre les fidèles du RPR. Ce dernier a d’ailleurs aimablement tenté de l’éliminer en douceur au cours de sa 2° campagne présidentielle. L’affaire a d’ailleurs bien failli réussir avec 18 % des suffrages récoltés par l’Edouard. On a les amis qu’on mérite.

Par contre, de son côté, Chirac a été un véritable « tueur » faisant le vide autour de lui. Rappelons-nous le fameux « appel de Cochin » destiné à déstabiliser Raymond Barre, stigmatisé comme l’homme de « l’appel à l’étranger », une trahison nationale en quelque sorte. Le pauvre Raymond, n’a pas survécu à ce coup de poignard dans le dos. Il a été promptement exilé à Lyon où il n’a pas fait long feu.
La dernière injuste victime de ce singulier talent a été Alain Juppé, le fidèle entre les fidèles, qui a été réduit à se réfugier à Bordeaux. Son nom restera pour l’histoire associé aux tramways bordelais. Ce qui, après tout, est mieux que rien. Pauvre Alain, condamné à trouver un dernier asile au Conseil Constitutionnel. Mais il faut bien vivre.
Chirac était un grand féodal, agissant avec brutalité et sans aucun scrupule, quand il s’agissait de défendre ses intérêts.

Chirac a eu des origines familiales bien obscures. Avec de bizarres attaches avec le Japon. Son père présumé, ancien banquier, avait trouvé un refuge douillet et sûr dans le Sud de la France. Rien à voir avec l’épopée de la Résistance et de Libération. On est prudent dans la famille. Son rattachement au RPR est donc purement artificiel et le fruit d’innombrables combines politiciennes par le truchement de personnages pittoresques issus du cabinet noir de Pompidou, notamment la fière cavale du moment, Marie France Garaud, et Philippe, un notaire madré du Midi de la France, un faiseur de roi, pensait-on, à l’époque.
Ce sont ces deux personnages hauts en couleur, issus du cabinet noir de Georges Pompidou qui ont recueilli le petit poussin Chirac pour en fabriquer le jeune coq fringant que l’on a vu débarquer sur les berges de la Seine.
Mais Chirac, né malin, a su au fil des années pour se donner des allures présidentielles se fabriquer des attaches régionales en Corrèze, à coup de subventions, d’aides diverses et variées, de démarches locales exécutées en Week-ends1. Nulle surprise à ce compte-là que le malheureux candidat étrillé par ces multiples campagnes extravagantes et épuisantes ait fini par y laisser d’abord sa santé, puis sa tête, comme on l’a vu.

Chirac a eu la chance historique de régner pendant une période dépourvue de crise ou de drames, dont l’histoire de France est pourtant si riche ; pas de conflits sanglants, pas de guerres inexpiables, pas d’invasions par les armées étrangères.
Se serait-il réfugié à Londres, comme de Gaulle en 1940, personnage historique avec lequel il n’a de commun que le nombre de centimètres de la longueur du pantalon (ce rapprochement entre les deux hommes comme certains commentateurs l’ont tenté a quelque chose d’obscène). ou l’aurait-on retrouvé à Vichy, ou ailleurs ?
Ceci étant, en politique, Chirac était un « tueur » né. Combien de cadavres politiques n’a-il laissé sur son passage, de Giscard d’Estaing, envoyé sans espoir de retour se languir en Auvergne, à Raymond Barre, exilé à Lyon, et même Juppé, laissé se consumer entre deux rangées de vigne. Seul François Mitterrand, forgé d’un autre métal, lui a résisté, jusqu’à ce que la mort lui fasse céder la place.

Ceci étant, on ne peut nier que beaucoup de Français l’ont passionnément apprécié, sinon aimé. Comment interpréter un engouement aussi durable et, en fin de compte, injustifié.
Je crois que l’explication la plus convaincante est celle de l’attachement à un personnage qui était le portait sublimisé de leur propre médiocrité, un effet miroir en quelque sorte, Chirac comme le portait sublime de Monsieur-tout-le-monde en mode plein écran. Cela se défend.
Et cela d’autant plus que Chirac n’avait qu’une très vague idée de la France, de son histoire, de son destin, sinon les résumés enfantins que l’on trouve dans les fiches résumés pour la préparation du concours de l’ENA.
Il ne savait pas vraiment ce qu’était la France, mais seulement ce que souhaitaient une certaine catégorie de Français, les électeurs qui pouvaient voter pour lui.
En songeant à Chirac, on ne peut s’empêcher de penser à la pièce de Pirandello : six personnages en quête d’auteur. Appliqué à Chirac, cela donnerait : une immense ambition en quête d’objectif

De Gaulle distinguait les époques, celles qui font l’histoire, des périodes, où il ne se passe rien de significatif. Chirac a fait vivre à notre pays une longue, longue période, pétrie de médiocrité.

  1. Je l’ai vu plus d’une fois  émerger dans son immense bureau de l’hôtel de ville, étrillé, vidé, lessivé, cherchant ses mots, après un de ces terribles week-ends en Corrèze dont il émergeait « cotonneux », selon ses propres mots.

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