De la Russie (d’aujourd’hui et de toujours)

En guise de prologue

L’objet de cette réflexion n’est nullement mettre en question la grandeur de la Russie. C’est un pays immense par sa contribution au patrimoine culturel de l’humanité dans tous les domaines de l’art, architecture, littérature, musique, peinture etc… Peu de nations ont autant apporté à l’homme et à l’art. Peu de nations ont aussi su faire preuve d’autant de courage et d’abnégation devant l’adversité. Il s‘agit simplement de souligner ici brièvement quelques traits qui abîment quelque peu le visage public de la Russie et en gâte la fréquentation. Chaque pays présente une face au soleil et une face d’ombre. C’est la face d’ombre de la Russie que nous allons évoquer maintenant.

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Au risque de passer pour un russophobe invétéré, comment ne pas être frappé par trois constantes historiques dans le comportement collectif de la Russie à travers les siècles, aussi bien au temps des Tsars que celui de l’Union soviétique, qu’aujourd’hui avec Vladimir Poutine :
– la première est l’incapacité de concevoir la gestion du pays sur un mode autre qu’autoritaire, et non selon les normes du modèle démocratique de type occidental,
– la seconde est un instinct prédateur irrésistible qui la pousse à tenter de mettre la main sur tout pays, ou tout territoire passant à sa portée, en les choisissant de préférence petits et faibles.
– la troisième enfin est le culte du secret et de la dissimulation. On pourrait y rattacher un penchant marqué pour le mensonge public. La censure d’Etat est enfin un trait quasi permanent qui a pesé sur la créativité de la littérature russe.

En effet, l’affaire de l’invasion du Sud de l’Ukraine, le Donbass, par la Russie, par « séparatistes » interposés, mais ce « cache sexe » ne trompe personne, ramène l’attention sur ce très curieux pays, à nul autre pareil. C’est en effet un pays énigmatique, indéchiffrable, presque impossible à comprendre pour un esprit occidental. Winston Churchill, face à Staline, l’avait déjà observé pendant la II° guerre mondiale. La Russie se défie de l’occident et suscite, en retour, la défiance.

Car de fait, la Russie reste, pour l’Européen moyen un pays très étrange, en dépit de plusieurs siècles de cohabitation plus ou moins paisible. On serait tenté de dire que nombre de pays africains sont plus proches de nous que la Russie. Car, non pas tout certes, mais beaucoup, nous sépare : la langue, l’écriture, la religion, l’histoire, les comportements individuels et sociaux. Il faut dire aussi que la Russie a volontiers cultivé ce séparatisme culturel qui lui a permis de conserver une très forte identité nationale au détriment du cosmopolitisme européen. Cela est fort utile aujourd’hui à Vladimir Poutine, lequel peut s’appuyer sur le double pilier de la religion orthodoxe et du nationalisme russe pour renforcer sa légitimité politique et se maintenir au pouvoir.

L’histoire très particulière de la Russie explique en partie cette situation originale. Après la Horde d’Or, celle des Tartares, qui a quand même occupé et dominé le pays pendant 250 ans, jusqu’au 15° siècle, le coupant ainsi du reste de l’Europe, le régime des Tsars s’est lui aussi moulé dans ce cadre séparatiste avec des traits uniques en Europe. N’oublions pas quand même que la libération des Moujiks, ces paysans quasi esclaves attachés à la terre de leurs maîtres susceptibles d’être vendus ou échangés avec elle, est intervenue très tardivement, en 1861 seulement. Cela en dit long sur les conditions de vie en Russie dans le monde rural au 19° siècle. La Russie était clairement en retard d’une révolution. Il est vrai qu’elle s’est largement rattrapée par la suite avec l’instauration du bolchevisme en 1917… pour tomber dans une autre forme d’esclavage.
A cet égard, une question se pose : est-ce le communisme qui a formaté la Russie ou est-ce l’inverse, la Russie qui a posé son empreinte sur le communisme en le façonnant à son image ? L’évolution divergente de la Chine communiste fournit une partie de la réponse. Avec l’avènement d’un capitalisme d’Etat, puis privé, qui a fait la fortune du pays, on voit bien que le Parti communiste chinois n’a conservé de l’enveloppe d’origine que le goût de la discipline sociale et de l’autorité sans partage du Parti, cadre fort commode et efficace pour le développement économique du pays.

La Russie n’a pas su faire preuve de la même souplesse d’adaptation que la Chine. Elle a conservé largement parmi les oripeaux du régime communiste, non seulement l’arbitraire d’Etat, mais aussi le mépris des forces du marché. L’économie de commandement comporte ainsi le dédain de la notion d’optimum économique, laquelle permet de valoriser au mieux la combinaison des ressources disponibles pour la création de richesses. L’exemple le plus récent est fourni par les Jeux de Sotchi, investissement de prestige énormément coûteux dont les dividendes sont difficiles à identifier. Les enfants des écoles font de nos jours des pâtés de sable dans les luxueuses installations olympiques. Mais il y a bien d’autres cas.

Ce pays s’est lancé au lendemain de la dernière guerre et tout au long de la Guerre Froide dans une course poursuite de l’Amérique sur tous les plans, militaire bien sûr mais économique aussi, confiant dans la supériorité du système communiste sur le capitalisme. Espoir toujours déjoué sans que la Russie abandonne l’espoir de rattraper puis, qui sait, de dépasser son rival de toujours.
A ces gaspillages de ressources lié au système politique s’ajoute naturellement la corruption, auparavant au profit du privé, les oligarques, maintenant au profit de l’Etat et de ses démembrements, c’est à dire en fin de compte, de Vladimir Poutine et de ses séides. Sans doute faut-il y voir une forme de progrès.

Autre trait national, une tradition millénaire du secret et de la dissimulation, tant au niveau des individus que des institutions publiques. Cette disposition est largement fondée sur la crainte d’être observé, puis dénoncé, et naturellement puni en fin de compte. La déportation en Sibérie fonctionnait déjà fort bien du temps des Tsars. Elle n’a fait que fleurir et embellir par la suite. Difficile dans ces conditions de développer le culte de la liberté d’expression si prisé dans nos pays depuis la Renaissance.

C’est que les Russes, depuis toujours, qu’il s’agisse de la Russie des Tsars, celle de Staline ou de Vladimir Poutine, évoluent dans la sphère publique dans un climat de crainte et l’incertitude. Dans ces conditions développer une opposition politique qui tienne debout est une gageure. Le régime d’aujourd’hui est quand même plus clément que celui de naguère. C’est un régime d’arbitraire modéré. Il est simplement ponctué de temps à autre par l’assassinat occasionnel de quelques leaders de l’opposition. C’est le cas lorsqu’ils deviennent excessivement visibles et donc crédibles, en conséquence dangereux pour le régime en place. L’explication officielle du récent meurtre de Boris Nemtsov, soi-disant par des Tchétchènes soi-disant choqués par l’affaire Charlie Hebdo en France, prête tout simplement à sourire. La ficelle est grosse. Mais plus elle est grosse, plus elle est visible. « Who’s going to believe that ! » (qui va croire ce genre de bobard ?) comme le disent plaisamment nos amis anglais. Pour comprendre, cherchez donc à qui profite le crime.

C’est cette tunique de plomb qui pèse sur la société russe et qui empêche sa transformation et son adaptation à la modernisation et au libéralisme. En Russie, derrière le droit, derrière la justice, c’est toujours l’arbitraire d’Etat qui se tapie derrière ces défroques juridiques, comme un animal prêt à se mettre à la moindre occasion au service du pouvoir.

En fin de compte, ce sont les notions qui nous sont si familières ( bien que nullement toujours parfaitement respectées chez nous bien sûr) de droit, de justice, de libertés publiques et privées qui n’ont jamais réellement pris racine sur le sol russe. Pourquoi, par exemple, ce pays s’est-il montré incapable au fil de son histoire d’adopter un régime de démocratie parlementaire, si ce n’est sous une forme de travesti grotesque comme celui du « culbuto », celui qui fonctionne depuis 15 ans au profit de Vladimir Poutine et de son compère Dimitri Medvedev ?

Est-ce l’immensité du pays, le plus étendu au monde, avec ses 17 098 242 kms carrés, qui veut cela ? Ou l’extrême diversité de sa population qui rassemble des ethnies si différentes, héritage d’un impérialisme colonial avide, dont la plupart sont loin d’être assimilées. On songerait naturellement ici à la Tchétchénie mais aussi à la Crimée ou encore aux diverses tribus qui peuplent le Caucase ou la Sibérie? Si les Russes ne constituent pas plus de 80 % d’une population disparate et turbulente, on peut effectivement concevoir qu’un régime autoritaire est indispensable pour faire tenir cet ensemble composite dans un ordre relatif.

Ou encore est-ce encore l’héritage d’une histoire extraordinairement tourmentée, marquée par une série quasi interrompue d’épreuves, de malheurs et de souffrances, histoire qui aurait durablement durcie l’âme russe et l’aurait rendue imperméable à la liberté et insensible à un mode de vie plus ouvert. Quoi qu’il en soit, il en ressort qu’à vue humaine, la Russie ne sera pas un pays démocratique fonctionnant sur un mode libéral.

Par ailleurs enfin, la Russie reste immuablement un pays prédateur, prompt à guigner le territoire de ses voisins, choisis de préférence parmi les plus faibles et les plus petits. On ne se refait pas. Le curieux de l’histoire est que cette même difficulté de la Russie à rassembler sous ses ailes une couvée aussi disparate ne l’a nullement dissuadé de rester paisiblement à l’intérieur de ses frontières, bien au contraire. Au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale, l’Amérique en est sortie comme elle y était rentrée : sans un pouce d’acquisition territoriale supplémentaire. Au contraire, l’Union soviétique s’est sans vergogne installée comme chez elle dans les pays vaincus en y installant des régimes fantoches à sa dévotion.

Elle en a ainsi profité pour mettre la main sur la moitié de l’Europe : Allemagne de l’Est, Bulgarie, Albanie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie. L’Empire russe a certes fondu sous Boris Elstine en perdant le bien mal acquis après le deuxième conflit mondial. Il n’en reste pas moins que ces pays sont restés derrière le Rideau de Fer sous occupation politique et militaire de la Russie une bonne quarantaine d’années, jusqu’en 1991, avec la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de l’Empire soviétique.

Mais, même en dépit de cette remise à plat historique, la Russie en est restée à l’idéologie du 19° siècle, celle de la colonisation et de l’acquisition de territoires nouveaux : Abkhazie, Ossétie du Sud, Crimée, Donbass, peut-être, demain, l’Ukraine toute entière. Son péché mignon consiste à grignoter quelques lambeaux de territoire autour d’elle arrachés aux pays voisins qui ont la mauvaise fortune de vivre à côté d’elle. Comme si la domination ou la conquête de quelques arpents de terres de plus pouvaient en quoi que ce soit contribuer à la puissance et de la prospérité du peuple russe. Cette boulimie territoriale demeure l’alpha et l’oméga de la politique extérieure russe. Malgré l’immensité de leur espace national, les Russes se sentent encore à l’étroit dans leur territoire, comme sous les Tsars, comme au 19 ° siècle, comme sous Staline. C’est que les Russes ne semblent pas avoir abandonné le souvenir onirique de l’Empire soviétique perdu dont ils portent encore la nostalgie.

Ou alors peut-être faut-il y voir tout simplement la recherche d’une compensation devant le désastre économique qui commence à se profiler en Russie.

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