Requiem pour Vladimir Poutine

Malheureux Vladimir ! Quand il est allé aimablement participer au dernier G20 en Australie, en novembre dernier, savez-vous ce que le Premier Ministre australien, ce grossier personnage, n’a rien trouvé de mieux à lui dire en guise de bienvenue : « Je vous serre la main (sous-entendu, parce que je ne peux pas faire autrement), mais il faudrait cesser de menacer l’Ukraine ». Oser dire cela au représentant de la première puissance mondiale (enfin après l’Amérique, la Chine, l’Europe, l’Inde, le Japon, le Lichtenstein et bien d’autres). Mais quel toupet !

Et les reproches de pleuvoir de tous côtés tout au long de la session à telle enseigne que Poutine n’a eu d’autre ressources que de s’enfuir précipitamment de cette maudite réunion, comme un cancre chassé de la classe, sans que personne ne lui serre la main, sauf les policiers casqués de service chargés d’assurer sa sécurité. Et encore ces derniers n’avaient-ils guère le choix, étant précisément en service. On en avait le cœur serré pour lui.

L’Ukraine, toujours l’Ukraine, c’est assommant à la fin. Alors qu’il y a tellement de choses bien plus intéressantes à évoquer comme les ballets du Bolchoï ou les exportations de vodka, les poupées russes ou les ventes de peaux de castor etc. etc. Mais voilà. C’est comme ça. Les Occidentaux, dont on sait qu’ils veulent la perte de la Russie, depuis toujours, ne pensent qu’à ça. Pas de chance.

***

Depuis 15 ans, depuis qu’il est revenu au pouvoir pour redonner à la Russie sa grandeur, sa puissance et sa gloire d’antan, tout réussissait à Poutine, cet ancien officier du KGB, institution de formation spécialisée dont on connait la qualité de l’enseignement.

Mais, depuis les Jeux de Sotchi, qui devaient affirmer aux yeux du monde ébahi « que la Russie éternelle était de retour », tout rate, sur tous les plans. C’est la scoumoune. Mais qu’a donc fait le malheureux pour mériter une poisse aussi persistante ?

En fait, un phénomène bien connu, parfaitement banal. Vladimir a eu les yeux plus gros que le ventre ou, en termes plus nobles, une crise inopportune d’Hubris, ce vertige qui prend subitement les autocrates quand ils se sentent trop sûrs d’eux-mêmes.

Rappelons-nous. Avec la hausse du prix du pétrole et une croissance à 5% l’an, tout lui paraissait enfin possible, à portée de la main : la perspective de faire à nouveau jeu égal avec l’ Amérique, ce rival détesté ; restaurer l’ancien empire soviétique injustement perdu, Ukraine comprise ; rétablir l’influence russe sur des voisins dûment impressionnés, voire terrorisés, pays Baltes, Bulgarie, Géorgie, Moldavie, Pologne, Arménie, Azerbaïdjan, Kurdistan et j’en passe. On allait voir ce que l’on allait voir.

Et le voilà réduit aujourd’hui comme le fait un grand pays de l’Asie du Sud-Est, la Corée du Nord, à agiter périodiquement le grelot nucléaire, comme un enfant avec son hochet, pour faire peur à ses voisins ou à envoyer des centaines de tanks lourds vétustes s’embourber pesamment dans la tourbe des frontières de la Russie avec les pays voisins.

Un pays qui en est réduit à essayer d’effrayer son voisinage n’a plus beaucoup de cartes à jouer. Et c’est bien le cas. Car la Russie de Poutine ne fait plus peur, Elle n’impressionne vraiment plus. Rattraper les USA est devenu clairement un rêve chimérique. La Russie a été ramenée au rang d’une puissance purement régionale. Elle ne pèse guère sur tous les plans, militaire, économique, géopolitique, pas plus de 10 % et encore des Etats-Unis, ou même de la Chine. Tout le monde le sait, sauf Vladimir Poutine.

***

Malheureusement un dirigeant autocratique, comme le président Poutine qui veut rester au pouvoir, en l’absence de processus de renouvellement démocratique, comme dans les pays occidentaux arriérés, ne peut faire que deux choses, sauf à s’envoler dans les airs.

La première est de forcer sur le développement économique et la croissance de façon de procurer aux populations locales une amélioration sensible de leur niveau de vie et d’en obtenir en retour leur reconnaissance pour des dirigeants si malins et avisés.

L’autre, celle que le malheureux Poutine a adopté faute de mieux, est de flatter le nationalisme toujours frétillant des Russes en faisant de grandes démonstrations de puissance militaire en montant de temps à autre de gigantesques manœuvres militaires. Cela consomme un peu de carburant bien sûr, mais la Russie en a en abondance. Et puis cela fait tellement plaisir à peu de frais au public russe toujours friand de défilés avec fusées super longues aux flancs rebondis et bottes bien cirées claquant joyeusement sur le pavé moscovite. Cela fait chaud au cœur, surtout en hiver par temps glacial.

Autre variante, rappeler à tout propos que la Russie est une grande puissance nucléaire et qu’elle pourrait, si le cœur lui en disait, sur un coup de tête, comme d’un revers de patte, écraser une bonne partie de la planète sous une pluie de bombes. En oubliant au passage de préciser que, dans cette hypothèse, la Russie elle-même serait réduite à un champ de ruines fumantes. Mais ce sont là des mots qui fâchent.

L’autre branche de l’alternative aurait été d’améliorer le niveau de vie des Russes avec le développement des transports urbains, des logements, de la santé, des personnes âgées, bref, tout ce dont les Russes manquent cruellement et qui pourrait contribuer à faire d’un pays semi développé comme la Russie une nation capable de rivaliser avec n’importe quel pays occidental. Mais pour cela, il faut des ressources, beaucoup de ressources, et sur la longue durée.

Or, patatras, ces ressources la Russie ne les a pas, ou plus précisément, ne les a plus. Depuis une dizaine d’années, les cours du pétrole n’avaient cessé de d’être orientés à la hausse. Or on sait que la Russie tire près de la moitié de ses exportations du pétrole et du gaz naturel, ce qui finance également la moitié de son budget. Le malheur veut que cette structure des ventes à l’étranger est très caractéristique de celle d’un pays semi développé de type africain. C’est une prospérité très factice, très fragile, très dépendante de la conjoncture à l’étranger. Que les cours fléchissent et voilà le budget et la balance commerciale par terre. Et c’est bien ce qui s’est passé depuis un ou deux ans.

Les fameux Jeux de Sotchi ont coûté, rappelons-le, horriblement cher : plus de 50 milliards de dollars. Tout le monde les a oublié aujourd’hui. Au surplus, ils n’ont servi rigoureusement à rien. Ce sont des investissements de prestige totalement gaspillés. Ils n’ont rien rapporté ; aucun dividende. Car on imagine mal les Suisses, les Français ou les Allemands, déserter les stations modernes et ultra confortables des Alpes toutes proches, pour aller patauger dans la neige au loin dans des installations rustiques au confort rudimentaire.

Alors il faut compter sur les touristes russes. Mais ils sont peu nombreux. Et de toute façon, ils n’aiment pas skier. Les sports d’hiver, pour eux, se ramènent à boire de la vodka assis dans la toundra, à côté de leur 4×4, en dévorant du saumon cru et des tranches de concombre frais (voir sur ce point l’excellent livre de Sylvain Tesson « Dans les forêts sibériennes »).

Donc Poutine a consenti un investissement de prestige énormément coûteux et parfaitement inutile au moment précis où les ressources de la Russie viennent à se tarir. Ce n’est quand même pas de chance.

Car les sanctions occidentales mises en place pour punir la Russie de ses fâcheux agissements en Ukraine commencent à faire leur effet peu à peu.
Il y a bien les Chinois et le fameux contrat de 500 milliards de yuans signé à la hâte pour « punir » l’Occident. Mais ce n’est pas pour demain. Et de toute façon, ce contrat de rêve est très largement de l’esbroufe à l’usage des journalistes occidentaux toujours prompts à avaler n’importe quelle coquecigrue toute crue. Les Chinois, on le sait, ne sont pas des tendres en affaires. La Russie risque fort de sortir perdante de ce « fabuleux » contrat.

En attendant, les investissements étrangers bien nécessaires se font rares, les capitaux étrangers et russes fuient à tire d’aile à l’étranger. En conséquence le rouble a perdu plus du quart de sa valeur depuis le début de l’année et l’économie russe menace de sombrer dans la récession.

Du coup, l’augmentation de 30 % du budget militaire russe escomptée devient une vraie gageure. Or, comment faire peur à ses voisins quand on a du matériel militaire qui date du temps de Louis XIV ou presque. Certes, il y en a beaucoup, trop peut-être. On ne sait plus où le mettre. Mais il est mal entretenu et totalement démodé. Sans compter que la moitié des soldats russes sont perpétuellement entre deux vins, enfin entre deux vodkas. L’accident stupide dans un aéroport de Moscou qui a coûté la vie à Christophe de Margerie est là pour nous rappeler que ce terrible problème de la vodka affecte à des degrés divers tous les secteurs de la société et de l’économie, transports aériens y compris

***

Le malheur veut que les perspectives à terme de la Russie ne sont guère plus brillantes. Disons-le clairement la Russie d’aujourd’hui est un « colosse aux pieds d’argile ». Car le prix du gaz et du pétrole, avec le « fracking » et la découverte de nouveaux gisements, sans compter les énormes économies à venir sur la consommation d’hydrocarbures, notamment dans le domaine des transports, va inévitablement s’orienter à la baisse. Et tant pis pour les producteurs de pétrole Russie comprise, qui nous ont tenu la dragée haute pendant si longtemps. Ils seront réduits inexorablement à la portion congrue et devront réviser sévèrement à la baisse leurs dépenses budgétaires et leur train de vie.

Au surplus, la démographie de la Russie présente depuis longtemps des signes de faiblesse structurelle inquiétante avec une fécondité qui ne se redresse guère. La population russe, qui tourne autour de 140 millions de personnes, risque fort, sur la base des tendances actuelles, en dépit d’un léger redressement récent, de glisser progressivement vers 110 millions. Bien plus, l’état sanitaire de la population est loin d’être satisfaisant avec une espérance de vie anormalement faible pour un pays, en principe, développé. L’abus d’alcool y contribue largement avec un taux de mortalité étonnamment élevé (accidents, violences, maladies). Mais comment tenir un territoire national aussi vaste alors même que les Chinois colonisent sournoisement une partie de la Sibérie ?

***

Alors, que faire si ce n’est continuer ? Poutine évoque un alpiniste coincé en paroi qui ne peut ni avancer ni reculer. Il lui faut rappeler périodiquement son existence à l’Europe et aux Etats-Unis et pour cela faire comme Kim Jong-Un en Asie du Sud-Est. Ce dernier s’ingénie à jouer perpétuellement l’empêcheur de tourner en rond, au gamin insupportable prêt à menacer de dégainer à tous instants son arsenal nucléaire à la moindre contrariété. Faire de la Russie une sorte de Corée du Nord au sein de l’Europe. Quelle consécration.

La solution inventée par Poutine est donc d’entretenir sans fin l’abcès de fixation de l’Ukraine. Et pour cela faire des misères sans fin à ce pays ingrat qui a refusé de retrouver le grand frère russe qui lui tendait les bras. Poutine a donc entrepris de fournir sournoisement hommes et armes aux « séparatistes » du Donbass, en bref, de se rendre aussi empoisonnant que possible le plus longtemps possible.

Cette démarche est d’autant plus confortable et sans risque que l’Europe et l’Amérique ne songent pas une seconde à engager un bras de fer pouvant déboucher sur une confrontation militaire avec la Russie. Aujourd’hui l’esprit de Munich plane largement sur une Europe quasi désarmée cependant qu’aux Etats-Unis le président Obama, désavoué à mi-mandat par ses électeurs, ne dispose d’aucune légitimité politique pour engager une action d’une quelconque envergure pour contenir la Russie.

Les choses pourraient changer avec l’élection d’un nouveau président américain, dans deux ans, vraisemblablement républicain. En attendant, Poutine a un boulevard libre grand ouvert devant lui. Il peut se livrer à une gesticulation militaire débridée sans aucune retenue. Il peut également créer un état de fait difficilement réversible sans risque aucun comme il vient de le faire avec l’annexion de la Crimée.

On observera au passage que la Russie a su, très habilement, éventuellement grâce à de subtils montages financiers, tisser des réseaux de sympathisants, voire de thuriféraires plus ou moins actifs au sein de l’Administration française, de l’économie (Christophe de Margerie), de l’enseignement supérieur (Jacques Sapir),du spectacle (Gérard Depardieu) et même des partis politiques (le Front national). Les Russes n’ont pas perdu la main depuis l’Agitprop de naguères.

La perspective de déclencher une « nouvelle Guerre tiède » ne gêne nullement Poutine, bien au contraire. Car cela permettrait de rassembler une nouvelle fois autour du maître du Kremlin, sauveur de la patrie menacée, une population apeurée abrutie par une propagande avisée. Ce que la Russie a d’ailleurs toujours fait.

***

Après l’effondrement de 1991 lors de la période Gorbatchov/Elstine, on avait un moment espéré que la Russie se rapprocherait de l’Occident, qu’elle adopterait un système politique plus ou moins proche de nos institutions démocratiques et un comportement orienté vers la coopération et non une confrontation permanente. Dès lors on pouvait espérer la perspective d’une alternance au pouvoir reflétant les fluctuations de l’opinion, un certain respect du droit sur le plan international et sur le plan interne de façon à éliminer l’arbitraire politique et judiciaire, la liberté de la presse et du droit d’expression.

Il est clair qu’aujourd’hui Poutine a choisi le parti radicalement inverse. La Russie ne se rapproche pas de l’Occident. Bien au contraire elle s’en éloigne chaque jour davantage. Poutine a choisi de faire de la Russie une nation fière certes, mais perpétuellement revêche et maussade, drapée son splendide isolement.

Sur le pan interne le modèle démocratique occidental a été définitivement jeté aux orties. Le jeu politique en Russie est une mascarade qui évoque plus le jeu du culbuto que l’alternance démocratique en vigueur à l’Ouest. Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev se succèdent en bons compères tous les 5 ans comme Premier ministre ou Président. Mais la réalité du pouvoir appartient bien entendu à Poutine, Medvedev jouant avec soumission le rôle ingrat qui lui a été dévolu, celui d’un homme de paille.

Quant aux libertés publiques et privés, si elles ne sont pas totalement confisquées, elles sont cependant étroitement contrôlées de façon à ne gêner en aucune façon les hommes au pouvoir.

Où va Poutine ? Il ne sait pas. Il n’en a aucune idée, l’important étant de rester à la tête du pouvoir. Le problème est que la politique menée par Vladimir Poutine condamne à perpétuité la Russie à un sous-développement relatif. Mais peu lui importe. Et tant pis si la Russie va tout droit dans l’impasse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *