L’Ukraine et la Crimée : la problématique

L’affaire de l’Ukraine n’a pas fini de faire couler de l’encre. Or il y a plusieurs aspects pourtant importants du problème ukrainien qui n’ont guère attiré l’attention des observateurs. C’est, d’une part, la situation économique de l’Ukraine, pays potentiellement fort riche, mais en situation de faillite virtuelle. Par ailleurs, la Crimée pose un problème épineux de droit international : dans quelle mesure une population faisant partie d’un ensemble national peut-elle faire sécession et proclamer unilatéralement son indépendance du pouvoir central ? Ce que la Crimée vient de faire. En dernier lieu, pour compléter ce tour d’horizon, quels sont les moyens dont disposent éventuellement l’UE et les Etats-Unis pour faire pression sur Poutine et le faire changer d’avis ?

1°Pourquoi l’Ukraine est-elle en état de faillite virtuelle ? Car c’est bien là le nœud du problème. Car si ce pays avait des finances en équilibre avec une économie prospère, il n’aurait pas eu besoin d’appeler à l’aide l’Union européenne, si bien que Poutine n’aurait pas eu l’occasion de venir se mêler des affaires ukrainiennes.

Rappelons que l’Ukraine a un énorme problème d’endettement. Le déficit des paiements extérieurs atteint 8 % du PNB, et au cours des deux prochaines années, en 2014 et 2015, ce sont 35 milliards de dollars qui viennent à échéance. Par ailleurs, les réserves de change sont au plus bas, les banques sont à court de liquidités et l’endettement atteint 180 % du PIB, des taux « grecs ». Notons, au surplus, qu’entre 1996 et 2013, la population de l’Ukraine a perdu 7 millions de personnes en raison d’un des plus faible taux de fécondité d’Europe (1,1 enfant par femme) et, sans doute, d’une forte émigration.

Sur le plan de l‘économie, le tableau n’est guère plus plaisant. Depuis 1991, l’économie de l’Ukraine s’est contractée de 30 % alors même que celle de la Russie augmentait de 20 %. On comprend ainsi pourquoi certaines régions frontalières de l’Ukraine sont tentées de regarder à l’Est plutôt qu’à Kiev.

Cette situation est d’autant plus surprenante, ou même aberrante, que l’Ukraine possède un potentiel économique tout à fait respectable avec des terres agricoles qui comptent parmi les plus riches au monde (le fameux tchernozium), des gisements en minerais abondants (fer, charbon), une industrie lourde héritée de la période soviétique (aciers, tuyaux, fonte), fort peu compétitive il est vrai, mais robuste et une industrie chimique active.

Mais l’Ukraine doit importer 90 % de son pétrole de Russie et une grande partie de son gaz, d’où une dépendance perpétuelle vis-à-vis de la Russie, cette dernière n’étant nullement ennemie de la manipulation du prix, voire même de l’interruption pure et simple des approvisionnements en énergie, pour ramener sa voisine à la raison, comme au bon temps du régime soviétique.

En dépit de ces atouts, victime de la crise de 2008 et de la chute du prix des matières premières, d’une compétitivité très médiocre et d’énormes problèmes de corruption, l’Ukraine dispose d’un niveau de vie inférieur à celui de la période soviétique d’où un réel problème de pauvreté. En conséquence, le banque centrale fait tourner la « planche à billets » et la valeur de la monnaie nationale, l’Hryvnia, s’effondre. Il s’ensuit que l’aide russe, ou occidentale, à elles seules, ne suffiront pas à sortir l’Ukraine de l’ornière.

Au vu de ce qui précède, il est clair que la situation affligeante de l’économie ukrainienne ne peut s’expliquer que par une gestion économique délirante dont n’importe quel pays sous développé aurait honte et une gouvernance qui évoque plutôt celle d’un pays du Tiers Monde arriéré que celle d’un pays à la civilisation millénaire situé au centre de l’Europe. C’est là que la réaction violente des manifestants de la place Maiden trouve ici sa justification en raison de l’incompétence criante de son ancien gouvernement.

Une remise en ordre énergique de l’économie s’impose donc, à commencer par le relèvement sensible des prix intérieurs de l’énergie, tant pour la consommation domestique qui encourage des gaspillages considérables, que pour l’industrie, ce qui favorise des modes de production obsolètes. Il importe enfin de rétablir la sécurité pour faciliter la reprise du tourisme, source précieuse de devises, et pour rassurer les investisseurs extérieurs. Ce ne sera pas une mince affaire.

2°La Crimée a-t-elle juridiquement le droit de quitter l’Ukraine et de voter pour son rattachement à sa puissante voisine (avec le concours de soldats russes pudiquement habillés d’uniformes sans insignes distinctifs). Ici le dossier est relativement complexe et présente des aspects quelque peu contradictoires.

Ce n’est pas le lieu de faire un retour historique prolongé sur l’épisode bien connu de l’invasion de la Tchécoslovaquie par Hitler pour « protéger » les populations d’origine allemande des Sudètes.

Mais historiquement et d’une façon générale, les pouvoirs centraux ont réagi avec vigueur à des tentatives irrédentistes de cette nature, n’hésitant pas dans certains cas à user de la force armée pour réprimer avec fermeté ce genre de dissidence. Après tout, le président américain Abraham Lincoln n’a pas reculé devant une longue guerre sanglante et coûteuse pour empêcher les Etats du Sud de quitter la Fédération des Etats-Unis. Au demeurant, l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique vis-à-vis de l’Angleterre avait bien été acquise par la force des armes.

En revanche, la plupart du temps, les pays démocratiques n’ont pas cru devoir réprimer le droit de recourir à un référendum pour sonder les sentiments de la population sur l’éventualité d’une séparation avec la mère patrie. C’est très exactement ce que l’Ecosse va entreprendre de faire en septembre prochain (sans la bénédiction de la Grande Bretagne) et que la Catalogne envisage de mettre en oeuvre en novembre 2014 (mais contre l’avis du gouvernement de Madrid qui y est franchement hostile). D’ailleurs la France avait déjà organisé, avec succès, un référendum de cette nature en Corse pour contrebattre les revendications nationalistes de certains mouvements corses. Il en est allé de même au Canada pour la province du Québec en 1995.

Le problème de nos jours tient à ce que l’éclatement de l’empire soviétique dans les années 90 a provoqué la naissance d’une quinzaine de 15 nations indépendantes et encouragé l’apparition de nombreux mouvements séparatistes en chaine, comme en Abkhazie et en Ossétie aux dépends de la Géorgie, le Transnistra en Moldavie ou le Nagorno Karabakh en Azerbaïdjan.

Les contradictions russes sur ce sujet ne manquent pas, elles sont illustrées par le refus de reconnaître les revendications d’indépendance en Tchétchénie, qui ont été étouffées dans le sang qu’aux prix de deux guerres atroces et la quasi destruction de Grozny la capitale. De même Moscou n’hésite pas à soutenir le régime de Bashar El-Assad en Syrie pour prévenir tout mouvement sécessionniste qui pourrait affaiblir le pouvoir central (et remettre en question la présence navale de la Russie dans ce pays).

Mais la position occidentale n’en est pas moins fragilisée par le précédent du Kosovo, que les Russes, qui ont de la mémoire, ne manquent pas d’invoquer à propos de la Crimée. On se souviendra que l’insurrection des Kosovars contre la tutelle de la Serbie a été soutenue, au nom des droits de l’homme et de celui des peuples à l’autodétermination par le président américain Bill Clinton. Les forces aériennes de l’OTAN ont donc contraint la Serbie à s’incliner au prix de bombardements intenses qui ont duré pas moins de 78 jours. La Cour internationale de justice a, par la suite, donné son aval à l’indépendance du Kosovo, afin de donner une sanction juridique à un état de fait obtenu par les armes.

Le recours à un référendum visant à séparer la Crimée de l’Ukraine et à son rattachement à la Russie n’est donc pas totalement dépourvu de précédents juridiques. De toute façon les autorités nées du renversement de l’ancien président Yanukovitch semblent pour l’instant, et autant qu’on puisse en juger, avoir fait leur deuil de la perte de la Crimée (mais ni la Grande Bretagne ni l’Allemagne ne se proposent de reconnaître le résultat du vote organisé par le parlement régional de la Crimée). Reste à savoir comment le nouveau président ukrainien qui sortira des urnes prochainement, revêtu cette fois de l’onction de la légitimité démocratique, envisagera de traiter cette question. Il n’en reste pas moins que la présence de soldats russes, peu importe la façon dont ils sont habillés, constitue une invasion militaire délibérée d’un Etat souverain, la première depuis 1945, qui peut difficilement être passée par profits et pertes sans autre forme de procès.

3° Dernier point à explorer, quels sont les moyens dont les puissances occidentales peuvent bien disposer pour infléchir le cours des évènements ?

A vrai dire, la panoplie des mesures à mettre en œuvre n’est pas très fournie, sauf la menace d’une intervention militaire qui semble totalement exclue. Personne ne veut « mourir pour Dantzig » ou pour Sébastopol. Mais une certaine « gesticulation » militaire semble d’ores et déjà être organisée sous la forme de manœuvres de l’OTAN, pour rappeler, à toutes fins utiles que cette organisation reste bien vivante et disposerait le cas échéant de capacités opérationnelles significatives, En outre le survol, pacifique certes, d’avions d’observation américains Awacs sur la frontière polonaise doit certainement « donner de l’urticaire » aux autorités russes.

En dehors de cela, les moyens de pression directs sont assez anodins. Ils se borneraient, comme on sait, au refus d’accorder des visas, éventuellement au « gel » des avoirs bancaires à l’ étranger de certains responsables ukrainiens ou russes, ce qui chagrinerait certainement les oligarques qui sont dans l’entourage du président russe (On dénombre, en effet, quelques 110 milliardaires en Russie). Mais cette dernière mesure serait presque un acte de guerre qui ne serait justifié qu’en cas de très fortes tensions. Mais cela n’est pas là l’essentiel.

C’est sur le plan de l’économie domestique que le retour à une certaine forme de Guerre tiède serait dommageable pour la Russie qui serait ainsi, paradoxalement, victime de son ouverture à l’économie de marché et aux mouvements de capitaux en provenance de l’étranger.

D’ores et déjà la Bourse de Moscou a reculé d’environ 8 %, soit une perte de 60 milliards de dollars qui se sont évanouis dans la nature : ceci représente quand même 110 % du coût des Jeux de Sochi. En conséquence, la Banque centrale a été contrainte de relever les taux d’intérêt de 1,5 %

Mais il y a plus.

La Russie reste tributaire des investissements étrangers pour financer son développement. Plus de la moitié des investissements directs viennent de l’étranger, essentiellement d’Europe. Si cette source de capitaux devait se tarir, la croissance russe en serait très fortement affectée au moment même où un fort ralentissement économique s’est déjà fait sentir. L’économie russe pourrait même éventuellement entrer en stagnation, perspective que les responsables russes doivent surement avoir présent à l’esprit. « Si Paris valait bien une messe », l’acquisition de la Crimée vaudra-t-elle un recul économique durable et difficile à corriger ? La Russie devra choisir entre les règles qui s’imposent à une économie libérale de marché, riche des promesses d’une croissance soutenue, et les satisfactions retirées d’un politique nourrie d’irrédentisme porteuse de risques.

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