Le chômage en France : Un phénomène culturel ?

La France est-elle mariée avec le chômage ? D’aussi loin que je me rappelle, depuis que j’ai commencé à m’intéresser à l’économie et à la situation de l’économie française, j’ai été impressionné par la persistance du chômage en France. En fait, je n’ai jamais connu la France délivrée du problème du chômage. De nos jours, le défi dans notre pays n’est plus, s’il l’a jamais été, d’éradiquer la plaie du chômage, mais de faire en sorte de le stabiliser, ou pour le moins de prévenir son aggravation.

Si bien que l’on est en droit de parler d’une « préférence nationale » pour le chômage au sens keynésien du terme. Le chômage est clairement un phénomène culturel typiquement français.

Le chômage, un phénomène culturel

Une situation chronique de cette nature donne, en effet, à penser que le chômage en France dépasse de loin un simple phénomène économique classique. Il constitue de fait un phénomène de société d’une grande ampleur et de caractère structurel. Le mal du chômage est incarné dans les plis et replis de la société française. Il est indéracinable comme certains types de cancers incurables, que l’on ne peut espérer guérir mais que l’on peut quand même contrôler, sinon cantonner dans des limites raisonnables et supportables par la société civile.

Les derniers chiffres du chômage en France donneraient, en effet, à le penser. Ainsi au cours des dernières 30 à 40 années, le pourcentage du chômage n’est jamais descendu en dessous de 7 à 8 %. Il était de 5,2 % en 1980, à la fin des Trente Glorieuses, puis il a atteint un « pic » à 10,8 % en 1994, il décroit quelques années par la suite pour remonter finalement à 10,5 % en 2013.

Aujourd’hui, selon Pôle Emploi, il y aurait 3,29 millions de chômeurs sans activité. A cela s’ajoutent 2,24 millions de demandeurs d’emploi indemnisés par l’Unedic, soit, au total 5,530 millions de chômeurs sur une population active de 28 millions de personnes soit près de 20 %. Comble de bonheur, on prévoit d’enregistrer pour 2013 168 000 demandeurs d’emplois supplémentaires. En conséquence, le déficit de l’Unedic s’élèvera à 4 milliards avec une dette de 17,8 milliards d’euros.

Pour l’année 2014, il faut d’attendre à ce que le déficit se creuse encore pour atteindre 4,3 milliards d’euros, près de 10% de plus, cependant que l’endettement grimperait à 22,1 milliards d’euros, et que le nombre de chômeurs sans aucune activité augmenterait de 75000. De tels chiffres actent certes, une situation de faillite, celle d’une politique économique totalement inadaptée. Mais il faut pousser l’analyse plus loin.

Pourquoi en est-il ainsi ? Le plupart des analyses sur le sujet passent largement à côté du problème et préfèrent éviter « les mots qui fâchent ». On préfère invoquer sur un ton neutre des facteurs objectifs, qui ne mettent pas en cause la responsabilité de qui que ce soit. C’est bien plus commode et on ne risque pas les ennuis ni de se faire des adversaires. Mais il faut parfois mettre carrément les pieds dans le plat au risque de froisser certaines sensibilités et de heurter certaines idées reçues. C’est précisément ce que je me propose de faire sans aucune pudeur, au risque d’accroître encore le nombre, déjà considérable, de mes ennemis.

On invoque ainsi religieusement et rituellement : le manque de croissance, – ce qui est vrai – mais pourquoi en est-il ainsi? ; le manque de compétitivité de notre industrie, oui mais pourquoi ? ; le rôle néfaste de l’euro – ce qui est encore vrai, mais on sait pourquoi ; des politiques économiques inadaptées, ce qui est toujours vrai ; les excès de l’indemnisation du chômage. OK.

Mais le fond de l’affaire est que les institutions françaises, les politiques gouvernementales mais peut-être aussi et surtout les comportements de la société civile concourent à maintenir le phénomène du chômage à un niveau élevé, et cela quelles que soient les circonstances. Car chacun y trouve un peu son compte.

L’euro, certes. Mais il a bon dos.

Débarrassons- nous d’entrée de jeu de l’argument classique et trop commode que l’euro est à l’origine du chômage. C’est en partie vrai, mais en partie seulement. Car le problème du chômage en France est bien antérieur à la création de l’euro en l’an 2000. En réalité, la France ne s’est jamais vraiment adaptée à l’euro. La France n’était tout simplement pas faite pour l’euro, compte tenu de ses comportements économiques de toujours. Car l’euro impliquait l’adoption d’une discipline économique dont notre cher pays est tout bonnement incapable. On le voit bien depuis plus de 10 ans. Il ne l’a jamais été. Il ne le sera jamais.

L’euro interdit, on le sait, la dévaluation de la monnaie nationale, devenue l’euro, la monnaie commune, laquelle est, en fait régulée par la politique économique allemande. Dans un tel contexte, la seule façon de gérer la conjoncture est le chômage qui devient ainsi la variable résiduelle d’ajustement au manque de compétitivité dont la France est la victime chronique. Mais dont l’Allemagne est exempte.

Des facteurs multiples

Il faut également tenir compte de l’incidence de la démographie. Le marché de l’emploi s‘enrichit chaque année de plus de 60 à 70 000 demandeurs d’emploi supplémentaires. L’immigration (250 000 personnes par an) y contribue largement sans compter les clandestins, environ 30 000 à 50 000 personnes. Il est manifeste que beaucoup se retrouvent sur le marché du travail, souvent « au noir », avant d’aller au chômage en période de stagnation économique, comme c’est le cas actuellement en France.

On remarquera, en incidente, qu’entre le chômage et la retraite, le cœur des Français balance. L’idéal, pour nombre d’entre nos compatriotes, serait de passer directement du chômage à la retraite. « C’est le coup du roi ». Mais cela n’est pas donné à tout le monde. Ou alors, au pis-aller, il faut jouer à saute-moutons, c’est-à-dire passer allègrement d’une faible et courte période travaillée pour replonger béatement dans les délices d’un chômage grassement indemnisé.

C’est le cas des fameux intermittents du spectacle. Heureux artistes que surfent gracieusement sur les vagues d’un chômage à temps partiel indemnisé à temps complet. C’est que la France est le paradis de la culture, il ne faudrait pas l’oublier. On n’a rien inventé de mieux depuis longtemps en matière d’arnaque sociétale à conséquences financières injustifiées. Et dire que pour obtenir gain de cause, ces célèbres artistes avaient menacé de boycotter le Festival d’Avignon au risque de provoquer l’effondrement de la société, pas moins. Horresco referens.

En fin de compte, en France, toutes et tous concourent à la création et au maintien du chômage endémique, les pouvoirs publics, les syndicats, la société civile, et les chômeurs eux-mêmes.

La préférence nationale pour le chômage

C’est que, depuis longtemps, le fait d’être au chômage a cessé d’être un état un peu honteux, dont les victimes étaient plus ou moins gênées. C’est devenu un état de fait, voire de grâce, auquel beaucoup se résignent aisément ou même se complaisent. Car que de temps de loisir récupéré pour la télé, le bricolage ou la pétanque ! Il est vrai qu’aujourd’hui le sens de la dignité s’est bien émoussé.

Bref, en près d’un demi-siècle, la France n’a jamais réussi à se dépêtrer du chômage, au contraire de ses voisins de Nord. En revanche, ses voisins du Sud, Espagne, Italie, Portugal, ont fait bien mieux : c’est le voisinage du soleil sans doute. En réalité, iI n’y a pas de cause unique mais un faisceau de facteurs dont la convergence produit l’effet désiré, le chômage, toujours autant de chômage, sinon davantage.

L’influence néfaste des syndicats

D’abord et avant tout, il convient «d’épingler », ce qu’on ne fait jamais, l’action néfaste de la plupart des syndicats en France qui ronge depuis toujours le monde du travail. Il faut y voir une démarche particulièrement obtuse à l’œuvre depuis toujours chez nous, et qui n’a cessé de contrarier sans répit le développement économique du pays. C’est exactement l’inverse des orientations exemplaires vers une coopération avec le patronat qu’offrent les syndicats allemands. Ces derniers ont compris, depuis belle lurette, de quel côté leur tartine est beurrée. Les syndicats français en sont restés à la lutte des classes, version Karl Marx, du temps d’Emile Zola. L’ennemi pour ceux-là, encore aujourd’hui, c’est le patron, le profiteur sans entrailles, qui s’empiffre de profits en s’abreuvant du sang des travailleurs.

Nos syndicats ont toujours eu en France une action tout à fait bizarre, quasi déjantée, et bien caractéristique des étrangetés dont notre malheureux pays offre tant d’exemples. Un observateur naïf pourrait croire, qu’a priori, les syndicats luttent désespérément pour la création d’emplois et la baisse du chômage. Mais pas du tout. Les syndicats ont à cœur de lutter pour maintenir à tout prix les emplois existants, nullement pour en créer de nouveaux. Ce n’est pas leur problème. Leur seul souci est d’obtenir en cas de difficultés des indemnités aussi grasses et disproportionnées que possible, au risque, mais ils s’en contrefichent, de provoque la faillite de l’entreprise.

La démarche mortifère de la CGT au site de Goodyear à Amiens-Nord est exemplaire à cet égard, ô combien. La scène de théâtre comique du marché de l’emploi n’avait rien inventé de mieux depuis longtemps. On y voit des salariés bloquer systématiquement leur outil de travail avec les syndicats comme chefs d’orchestre. Et Arnaud Montebourg, clown incompétent et irresponsable déguisé en ministre, s’ingénie à trouver des justifications à ces comportements imbéciles ! Mais, la mèche au vent, il prétendra dans le même temps encourager l’investissement étranger en France. Une imposture typique de notre époque, comme si les FEMENS ukrainiennes se déguisaient en Petites Sœurs des Pauvres les seins nus pour se mettre au service de la Croix Rouge.

Au total, ce qui intéresse avant tout les responsables syndicaux est de sauvegarder leur positon de responsables dotés de menus privilèges en termes de rémunération et de conditions de travail (ils sont dispensés de travailler autant d’heures de travail que les autres, et également « intouchables » à l’abri de toute sanction), donc de percevoir des cotisations et de faire la chasse aux subventions et aux aides en cas de pépins industriels. Pas du tout de lutter pour prévenir la catastrophe que représente la faillite de l’entreprise. C’est l’affaire des patrons et de l’Etat, pas la leur. Chacun son métier.

Le point de vue des patrons

Du côté patronat, le paysage n’est guère plus réjouissant. La préoccupation majeure, constante, d’un patron – je le sais, l’ayant été quelque temps – est de sauvegarder le compte d’exploitation de son entreprise pour la faire survivre et la développer si faire se peut. Nullement de faire des profits pour aller se payer des vacances dorées aux îles Galapagos. Ce sont les fonctionnaires qui peuvent s’offrir ce genre de luxe. Pas le patron qui doit rester sur le qui-vive 24h sur 24h, pour prévenir les « pépins », et ils sont innombrables, et inattendus, car ils peuvent surgir à tout instant. C’est à proprement parler un métier de vigile.

Dans un tel environnement, recruter en France est devenu une démarche hautement périlleuse compte tenu de la lenteur des procédures (l’appel au juge, trop souvent incompétent, est une gageure),de la lourdeur des charges sociales et des impôts, et des difficultés quasi insurmontables pour procéder à des plans sociaux. La sanction en cas de licenciements collectifs est trop souvent l‘occupation des locaux, voire la séquestration des cadres ou de la direction « pour mettre la pression » comme l’ont avoué naïvement les « héros » syndiqués de GoodYear, réponse imbécile à une situation de détresse industrielle. Alors, recruter dans ces conditions…

Autre coupable, le gouvernement qui ne se préoccupe de l’emploi qu’en termes de statistiques fâcheuses qu’il faut dissimuler ou retarder, et encore à la veille d’élections difficiles. Sans compter des politiques économiques délirantes. On n’apprend pas l’économie à l’ENA. On alors les ministres ont séché les cours. En revanche, les maires des petites et moyennes communes sont eux, infiniment plus sensibles au problème du chômage local, car leur réélection en dépend souvent (s’ils n’y peuvent rien, ce qui est souvent le cas, hélas, ils doivent au moins « gesticuler » comme le disent les militaires)

Des salariés indifférents ou passifs

Les salariés eux-mêmes ne se préoccupent de la prospérité de l’entreprise qu’en période de difficultés, quand il est bien trop tard. Et pourtant, ils disposent aujourd’hui de tous les moyens de s’informer s’ils le souhaitent. En réalité, il faut bien constater que beaucoup de salariés préfèrent partir au chômage avec de substantielles indemnités plutôt que d’accepter un réaménagement des conditions de travail qui aurait permis, peut-être, de maintenir l’entreprise en activité : une baisse des salaires, un allongement de la durée du travail ou une relocalisation sur un autre site. Ben dame, on a sa dignité et on aime son confort.

Il n’y a guère que les fonctionnaires, les malheureux, qui ne connaissent pas les délices du chômage. Ils sont indéboulonnables et dotés de surcroît du droit de grève. Alors, pourquoi s’en faire ? Mais ils se rattrapent à leur façon en occupant leur temps de service à tout autre chose qu’à ce pour quoi ils sont payés. Le fameux sketch des « Employés Municipaux » des Chevaliers du Fiel, qui font nos délices à la télé, en dit plus que de longs discours sur le sujet.

La France toujours assujettie à une idéologie obsolète

En fait, la France n’a jamais tout à fait assimilé l’éthique du travail luthérienne illustrée par Max Weber, si caractéristique des populations anglo-saxonnes. Notre pays est resté assujetti à la notion de la malédiction du travail conçu comme une torture injuste, insupportable, à laquelle il convient de se soustraire autant que faire se peut. D’ailleurs, le mot « travail » ne vient-il pas du latin tripulare : « torturer ». Est-ce qu’en fin de compte beaucoup de nos compatriotes ne seraient pas tout simplement devenus paresseux ?

L’immense succès du livre imbécile de Viviane Forrester, « L’horreur économique », pensez donc : 350 000 exemplaires vendus en 15 jours, en est une preuve parmi d’autres. La véritable horreur est que l’on ait pu écrire des sottises aussi monumentales et qu’il y ait eu des lecteurs quasi illettrés pour y prêter crédit. Mais notre auteur, à défaut d’être économiste ou industriel, savait flatter le lecteur comme il le fallait, en niant allègrement la notion de crise, de profit de travail et donc de chômage. On ne sache pas néanmoins qu’elle ait refusé de percevoir les droits d’auteur tirés de son « travail » d’essayiste. Il faut savoir raison garder quand même.

La fin du travail n’est pas pour demain, ni hélas, celle du chômage en France, à moins de changer radicalement les comportements et les motivations de nos concitoyens.

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