La Russie après les Jeux de Sotchi

Les Jeux Olympiques ont une fâcheuse réputation, bien méritée. Ils ont, en effet, tendance à attirer la malédiction sur la tête des régimes qui ont eu la mauvaise idée de les organiser, comme le fer attire la foudre. Comme pour châtier « l’hubris » de leurs dirigeants.

Rappelons-nous les Jeux Olympiques d’Athènes ! Ils ont précédé de peu la débâcle de l’économie grecque, encore aujourd’hui endettée jusqu’au cou. La raison en est simple. Les Jeux sont toujours extraordinairement coûteux et les gouvernements organisateurs, en dépit de leurs allégations, sont contraints, bon gré mal gré, de couvrir les déficits colossaux qui en résultent, la plupart du temps par un endettement accru.

Vladimir Poutine semble, lui aussi, devoir être victime de cette malédiction tenace. Car le coût exorbitant de ces Jeux estimés à 50 milliards de dollars (dont un tiers, dit-on, résultant de la corruption qui sévit à l’état endémique) intervient au moment précis où la croissance de la Russie se ralentit. Elle tournait jusqu’alors à des taux plutôt sympathiques autour de 5 % l’an (à part le recul de -7% de 2010) mais tombe à un taux ramené à 3,8 % en 2012 puis réduit à 1,3 % pour 2013.

Ces Jeux à objectif de prestige ont pour objet premier d’affirmer le retour fracassant de la Russie dans le concert des grandes nations, à l’égal, enfin presque, des Etats-Unis. Vladimir Poutine a voulu démontrer aux yeux du monde que le traumatisme de l’effondrement de l’Empire soviétique était bel et bien effacé. La Russie, la Grande Russie, celle de toujours, grande puissance à la fois respectable et redoutable, était de retour. Car elle avait désormais remis ses affaires en ordre et réglé ses problèmes internes. Elle devait désormais être prise au sérieux après les fantaisies cocasses de la période Eltsine. Ce pari risqué sera-t-il gagné ? Cela n’est pas évident.

Car l’économie russe reste très fragile et sujette aux à-coups de la conjoncture. Quoiqu’on en veuille, le coup terrible asséné par l’effondrement du régime soviétique n’est probablement pas encore résorbé et la seule volonté d’un homme ambitieux et volontaire, Vladimir Poutine, ne peut se substituer aux difficultés innombrables qui se dressent sur le chemin d’une croissance stable et durable.

En premier lieu, la course-poursuite engagée dans l’après- guerre avec la Guerre Froide avec les Etats-Unis est définitivement reléguée au placard des grandes vantardises de l’histoire, au même titre que le Reich de Mille ans d’Adolph Hitler ou la Mère de toutes les guerres de Saddam Hussein à la veille de se voir écrasé par l’armée américaine. Feu Nikita Khrouchtchev aura eu beau taper à tour de bras sur son bureau aux Nations Unies avec le talon de sa chaussure, l’Amérique non seulement ne s’est pas laissé rattraper ni écraser mais, bien au contraire, a relégué sa rivale au rang de nain géostratégique. Pour l’Amérique, la Russie ne compte plus. C’est une posture fort humiliante pour cette dernière, une nation qui prétendait naguère, ni plus ni moins, dominer le monde et imposer le communisme à toute la planète. L’affaire a fait long feu. Mais il y a plus.

Car dans la même période où la Russie s’était abonnée aux numéros absents sur la scène internationale, un autre géant, au moins aussi redoutable, sinon davantage encore, s’est dressé aux portes mêmes de la Russie (ces deux pays ont 4 300 km de frontières communes). L’ombre de la Chine plane déjà sur les étendues riches de promesses de la Sibérie. Va-t-elle s’étendre encore ? Le vrai rival de la Russie ne sera-t-il pas demain la Chine toute proche, à l’énorme population en plein rattrapage économique, plutôt que l’Amérique plus lointaine et devenue vaguement indifférente ? Gageons que le prochain homme qui marchera sur la lune ne sera pas russe mais vraisemblablement chinois.

Les atouts de la Russie sont bien connus depuis toujours : un immense territoire, qui en fait la plus grande nation au monde, des ressources minérales apparemment inépuisables, notamment en hydrocarbures, gaz et pétrole, qui alimentent la moitié du budget de la Fédération et gonflent les exportations, une croissance économique fort convenable dopée par la bonne tenue de prix du pétrole au cours de la dernière décennie, une inflation contenue à 6,6 %, des forces armées toujours redoutables, enfin sur le papier, avec un armement nucléaire surabondant qui surclasse en volume celui des Etats-Unis.

Mais la Russie peut-elle éternellement fonder sa prospérité sur des ventes d’hydrocarbures dont les réserves ne sont ni illimitées ni éternelles et le prix sujet à des cycles imprévisibles. Par ailleurs, avec le « fracking » et l’amélioration des autres techniques d’extraction, le prix de pétrole est inexorablement appelé à décliner à terme. Ce sera la fin du pactole. Car la poule aux œufs d’or ne sera plus là pour alimenter la croissance.

Ceci étant, parmi les bons points de la Russie d’aujourd’hui, il faut souligner la restauration de l’agriculture russe, complètement saccagée sous le régime soviétique. On se rappellera que du temps de l’Union soviétique les deux « trous noirs » de l’économie soviétique, (au sens galactique du terme), grands dévoreurs de ressources, étaient l’agriculture et le secteur de la défense. Ces puits sans fond sont aujourd’hui largement colmatés.

Pour ce qui concerne l’agriculture en pleine renaissance, les privatisations accompagnées d’investissements judicieux ont fait merveille à telle enseigne que non seulement la Russie parvient à l’autosuffisance mais commence à pointer son nez sur les marchés internationaux. Et les ressources en terres agricoles encore vierges de la Russie sont immenses. D’autant plus qu’avec le réchauffement climatique de vastes étendues seront vraisemblablement accessibles à la mise en valeur dans un avenir point trop lointain. Quant à l’endettement de la Russie, il est à l’étiage à 8,5 % du PIB, un niveau qui ferait l’envie de bien des pays développés, dont la France.

Selon toutes les apparences, la Russie se porte donc bien et les jeux de Sotchi devrait consacrer cette heureuse situation et comporter plus encore les promesses d’un avenir radieux désormais assuré.

Mais qu’en est-il réellement ? Si les forces de la Russie sont bien visibles, ses faiblesses structurelles, celles de toujours serait-on tenté de dire, sont également très apparentes.

Car la Russie a deux ennemis naturels : la vodka, qui ronge la santé de la population, et la corruption, qui grignote les ressources du pays.

En effet, la démographie russe risque fort d’être le talon d’Achille d’une Russie renouvelée. On ne reconstruit pas en un clin d’œil une structure démographique désarticulée comme cela a été le cas au cours de ces années terribles où le taux de fécondité est tombé au niveau des taux « espagnols », en dessous de 1,72 enfant par femme, loin de pouvoir assurer maintenir le renouvellement de la population (2 enfants par femme). Passée l’ère communiste et avec le retour à une certaine liberté et un certain confort, les femmes russes ne voulaient plus faire d’enfants.

Vladimir Poutine a néanmoins réussi à doper un peu la croissance démographique grâce à quelques mesures d’urgence judicieuses adoptées tardivement mais qui commencent à porter leurs fruits. Mais on ne rebâtit pas une pyramide des âges équilibrée par un coup de baguette magique. Il faut vingt ans pour élever un homme. Il est vrai que la population de la Russie est également alimentée par une immigration soutenue provenant en majeure partie du Caucase et de Chine. Mais cet afflux d’émigrés non assimilés est très mal vécu par les Russes, au bord de la xénophobie, lesquels ne cachent pas leur hostilité envers ces étrangers venus d’ailleurs. Il ne faut guère tabler sur ces flux migratoires incertains pour combler les trous creusés dans la pyramide des âges de la Russie.

Car si la fécondité est défaillante, la mortalité est pire encore et présente un tableau véritablement effrayant. La vodka est responsable du quart des morts des hommes de moins de 55 ans. Ainsi l’espérance de vie moyenne des Russes est tombée à 62 ans environ, proche de celle de ce grand pays développé qu’est la Namibie. Le grand coupable de cet état de fait est la quantité prodigieuse de vodka que le Russe moyen parvient à ingurgiter chaque jour, ce qui entraîne évidemment toutes les plaies qui accompagnent l’alcoolisme, sur le plan médical, cancers, cirrhoses du foie, sans compter les accidents de la route ou même aériens et les violences au foyer comme en public. En ville comme dans les forêts sibériennes, le Russe boit énormément. D’autant plus qu’avec l’effondrement du communisme, le prix de la vodka, auparavant strictement contrôlé, est devenu libre et donc plus abordable. Ce qui n’a pas manqué d’encourager la consommation bien évidemment.

Sur la base des « trends » actuels, certains démographes n’hésitent pas à prédire que la population de la Russie, qui tourne encore autour de 140 millions, va inexorablement ralentir puis chuter à 110 millions (moins que celle de la France et celle l’Allemagne additionnées !). La Russie serait-elle devenue un colosse aux pieds d’argile, vieillissante avant même d’avoir connu la jeunesse ?

Sur le plan militaire, la reconstruction lancée par Poutine après l’effondrement des forces armées dans les années 90 se poursuit lentement. Les ressources sont encore rares et l’armée n’est plus une priorité absolue comme au temps de l’Empire soviétique. Il est prévu de ramener les effectifs de 1 million à 500 000 hommes. Les militaires mal payés et mal entraînés ont un moral qui laisse à désirer. Les suicides sont fréquents et les brutalités communes. L’aviation civile russe utilise encore des modèles vieux de 20 ans. Mais l’avion de combat Soukhoi T-50 va équiper les forces aériennes russes. Et les forces armées russes songent à s’équiper de drones achetés à Israël. Le Tank T 90, héritier tardif du fameux T 70 est largement surclassé par les blindés modernes étrangers et son électronique est défaillante. L’armée russe repose encore sur de équipement vieux, usés et périmés utilisés dans les grandes manœuvres auxquelles elle se livre de temps à autre pour impressionner ses voisins.

La remise à niveau sera forcément longue. D’autant plus que les techniques se sont perdues après cette très longue mise en sommeil des chaînes de production, et les techniciens dispersés. La marine qui n’a jamais été le fleuron des forces armées russes est dans un état encore pire. Ce n’est pas le rassemblement récent de 13 bateaux russes au large des côtes syriennes qui doit faire illusion. Les bâtiments de guerre sont en fait peu nombreux et obsolètes. Par contre, l’armement nucléaire, surabondant, reste opérationnel, (pour autant que l’on puisse le savoir) et la dissuasion nucléaire est toujours là. En outre, la Russie va quand même mettre en service un nouveau missile stratégique intercontinental, le R24, et les forces armées vont recevoir un nouveau missile balistique à courte portée, l’Iskander.

Sur le plan manufacturier, le défaut majeur de l’industrie russe, traditionnellement robuste sur le plan de l’industrie lourde, est de n’avoir pas encore effectué sa mutation vers une industrie capable de produire des biens intermédiaires susceptibles d’alimenter les biens de consommation. C’est encore l’importation qui pourvoit aux besoins. Par contre, la production automobile est florissante grâce à une demande en forte progression, conséquence de l’amélioration sensible du niveau de vie. Mais la situation du logement, bien qu’améliorée, reste précaire avec des logis trop exigus abritant parfois plusieurs générations sous le même toit. Le prix des appartements à Moscou reste horriblement cher.

Si bien que les inégalités restent criantes avec des poches de pauvreté abjecte aux portes mêmes de la capitale. Des oligarques sans trop de scrupules ont longtemps saigné à blanc les ressources de la Russie. Jusqu’à quel point Vladimir Poutine y a-t-il mis bon ordre ? En partie, sans doute. Mais la corruption endémique entretient le problème.

En fait, il faut se demander si la lutte contre la corruption n’a pas eu pour résultat essentiel de détourner vers les caisses du pouvoir en place les fonds auparavant destinés à des fins privées. Il s’ensuit que le lancinant problème de la corruption à tous les niveaux n’est nullement réglé et ne le sera probablement jamais. Car il fait partie des mécanismes qui assurent le bon fonctionnement du régime et lui permettent de tourner sans trop de heurts. On se consolera en pensant que les détournements de fonds valent quand même mieux que le Goulag de naguère.

Autre problème, le caractère résolument autoritaire du régime qui n’a que peu de considération pour les délices de la démocratie parlementaire. Il paraît que les Russes aiment ça. Mais est-ce tellement sûr et pour combien de temps ? L’absence de débat démocratique et de libertés civiques ne risque-t-il pas à la longue de créer des tensions insupportables au sein de la société civile? La répression impitoyable de toute forme, même vénielle, de contestation peut-elle assurer à perpétuité l’ordre public et la stabilité du régime dans une époque marquée par internet et la communication planétaire instantanée ?

Le terrorisme alimenté par le fanatisme irréductible des islamistes du Caucase (Tchétchénie, Daghestan et autres républiques musulmanes) pourrait-il marquer des points à l’occasion des Jeux de Sotchi et de l’énorme retentissement médiatique aux quatre coins de la planète d’un attentat terroriste ? Vladimir Poutine, il faut lui en reconnaître le mérite, en a pris le risque, à bon escient on l’espère pour lui.

Les fastes hors du commun des Jeux de Sotchi, 50 milliards d’euros, les plus coûteux de l’histoire des Jeux, ont représenté un prélèvement considérable sur les ressources de la Russie. Cela en valait-il vraiment la peine ? Ces investissements sont sans dividendes, car à quoi serviront ces équipements une fois la flamme des Jeux éteinte ? Ces fonds n’auraient-ils pas mieux été utilisés à des fins d’investissements productifs ?

On ne peut ici s’empêcher de penser au faste inouï des Fêtes de Persépolis qui ont précédé de peu la chute du Shah d’Iran obligé de s’enfuir peu après. Un sort semblable ne risque pas évidement de guetter Vladimir Poutine. Mais il pourrait néanmoins amorcer un déclin économique peut-être difficilement réversible qui pourrait en ternir le souvenir. Au demeurant, signe qui ne trompe pas, le Kremlin annonce déjà une restriction des dépenses publiques. On peut se demander si les Jeux de Sotchi ne sont pas intervenus 20 ans trop tôt (ou 30 ans trop tard, du temps de l’Empire soviétique).

Sur le plan géostratégique, Poutine voudra-t-il encaisser les dividendes de cette gigantesque opération de séduction ? Jusqu’où la Russie de Poutine se sentira-t-elle capable d’aller pour assouvir ses rêves de grandeur, de prestige et même de revanche ? A défaut de reconquérir les territoires perdus sous Boris Eltsine, Ukraine, Moldavie, Géorgie au moins pourraient-elles tenter d’y regagner une influence dominatrice.

Après une médiation réussie sur la Syrie, qui a contribué à redorer son blason de médiateur de poids incontournable dans les affaires internationales, voudra-t-elle remettre la patte de l’ours sur une Ukraine un peu désemparée au nez et à la barbe d’une Union européenne aux réactions de mollusque, embourbée dans des comptes d’apothicaire pour accorder quelques maigres crédits ? Va-t-elle s’immiscer tant qu’à faire dans les affaires de la minuscule Géorgie, histoire de se remettre en mémoire les souvenirs des charmes bucoliques géorgiens déjà chantés par Tchékov ?

En conclusion, la Russie ne risque-t-elle pas d’être perpétuellement un pays semi-développé ou semi-sous-développé, toujours en retard d’une étape dans le chemin vers la modernité ? Quoi qu’il en soit, ce pays n’a guère de chance de redevenir la grande puissance mondiale qu’elle avait été tout au long de la Guerre Froide. Mais elle peut s’affirmer comme une puissance régionale fort respectable ce qui, après tout, est aussi bien.

Sotchi sera-t-il le chant du cygne de la Russie ou la trille de l’alouette qui annonce le printemps ? L’avenir le dira, tôt ou tard.

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