La problématique de Vladimir Poutine

Avec l’entrée en récession de la Russie, Vladimir Poutine est aujourd’hui confronté à une crise systémique dont il ne faut pas se dissimuler la gravité. Les troubles qu’il entretient plus ou moins ouvertement dans le Sud-Est de l’Ukraine en espérant y trouver un dérivatif ou un palliatif pour les difficultés propres à la Russie, en sont une des manifestations. Considérée sous cet angle, la démarche de Vladimir Poutine et parfaitement logique et rationnelle. Elle se justifie en termes d’économie de moyens et de ressources.

Les années euphoriques

Pendant une quinzaine d’années, à la suite de l’effondrement de l’empire soviétique et du de chaos de la période de Boris Eltsine, parvenu au pouvoir pour donner un nouveau souffle à la Russie, Vladimir Poutine semblait bénéficier d’excellentes chances de réussir dans son entreprise.

Mais, depuis les Jeux de Sotchi, qui devaient affirmer aux yeux du monde « que la Russie était de retour », cette tentative de redressement commence à donner des signes de faiblesse et même à marquer le pas.

Au départ, avec une bonne tenue des prix du pétrole et une croissance moyenne à 5% l’an pendant une quinzaine d’années, les objectifs de l’entreprise de restauration lancée par le nouveau maître de la Russie paraissaient raisonnablement accessibles.

Ce dernier s’était, en effet, assigné un triple but. Il fallait :

– restaurer les zones d’influence situées auparavant dans le périmètre de l’ancien empire soviétique, dont la pièce maitresse devait être l’Ukraine,
– rétablir l’audience de la Russie dans un certain nombre de pays voisins qui s’étaient affranchis de l’influence russe, pays Baltes, Bulgarie, Géorgie, Moldavie, Pologne, Arménie, Azerbaïdjan, Kurdistan dont certains n’avaient pas hésité à devenir membres de l’OTAN ou de l’Union européenne ou à solliciter leur adhésion,
– viser enfin à faire un jour jeu égal avec l’Amérique, ce rival détesté, dont il redeviendrait possible de contester la prééminence en Europe ou dans l’espace.

Or il apparait aujourd’hui que la mise en œuvre de ce programme ambitieux se heurte à des obstacles difficilement surmontables.

En premier lieu la Russie de Poutine ne fait plus vraiment peur. Ce n’est plus une puissance mondiale. La Russie a été ramenée au rang d’une puissance purement régionale. Ce qui inflige une terrible blessure difficilement cicatrisable à l’orgueil national. Elle ne pèse plus, et de loin, autant que les Etats-Unis et même que la Chine, sur différents plans, militaires, économiques, démographiques ou géopolitiques. Rattraper les USA est clairement devenu un rêve chimérique. Difficile pour la Russie dans ces conditions d’impressionner les pays voisins afin de les ramener sa zone d’influence.
Signe qui ne trompe guère, le pays qui, le premier au monde, avait réussi à mettre Youri Gagarine en orbite autour de la terre, est largement absent de l’exploration de l’espace qui est désormais abandonné aux Américains et même aux Européens.

Comme un malheur ne vient jamais seul, un nouvel acteur de taille imposante est apparu sur la scène géopolitique. Il s’agit de la Chine, dont la Russie ne distingue pas encore clairement s’il y a là un allié et partenaire, comme du temps de l’URSS, ou un redoutable rival potentiel. Quoiqu’il en soit le jeu mondial ne se fera plus avec deux acteurs, en termes bipolaires, mais à trois. Ce qui complique singulièrement la scène géostratégique et les hypothèses de scénarios.

Le feu de paille des Jeux de Sotchi

En fin de compte, les Jeux de Sotchi n’auront été qu’un brillant épisode sans lendemain. Ils auront coûté, rappelons-le, très cher pour un pays dont les ressources sont limités : plus de 50 milliards de dollars au moins.
Or peu de monde les gardent encore en mémoire aujourd’hui. Fait plus grave, ils n’auront pas servi à grand-chose. Ce sont des investissements de prestige largement dépensés en pure perte. Ils n’ont guère rapporté de dividendes. Car on imagine mal les Suisses, les Français ou les Allemands, déserter les stations modernes et ultra confortables des Alpes toutes proches, pour aller passer leurs séjours au ski au loin, dans un pays mal connu, dans des installations rustiques au confort rudimentaire.

Il serait sans doute possible de compter sur le tourisme autochtone. Mais les vacanciers russes ne sont pas suffisamment nombreux ou fortunés pour financer un fonctionnement rentable d’une station de prestige. D’autant plus que ceux qui disposent de revenus élevés, par exemple le oligarques et, leurs familles et leurs proche, préfèrent souvent aller passer leurs séjours au ski dans les stations chics en Suisse en France ou en Autriche plutôt que dans ma mère patrie.
Il en ressort que Vladimir Poutine a consenti un investissement de prestige énormément coûteux et largement inutile au moment précis où, hasard du calendrier, les ressources de la Russie viennent à se tarir sensiblement.

Des faiblesses récentes

Les difficultés présentes de la Russie tiennent essentiellement à une pénurie de ressources et aussi sans doute à des erreurs de stratégie.
Pendant plus d’une dizaine d’années, les cours du pétrole n’avaient cessé de d’être orientés à la hausse. Or on sait que la Russie tire plus de la moitié de ses exportations du pétrole et du gaz naturel. Ces ventes financent également la moitié de son budget.

Le malheur veut que cette structure des ventes à l’étranger est très caractéristique de celle d’un pays semi développé, de type africain. C’est une prospérité plus ou moins fragile car très dépendante de la conjoncture à l’étranger. Que les cours fléchissent et voilà le budget et la balance commerciale gravement déséquilibrés. Et c’est bien ce qui s’est passé depuis le début de l’année.

Comme un malheur ne vient jamais seul, les sanctions occidentales mises pour punir la Russie de ses fâcheux agissements en Ukraine commencent à se faire fortement sentir leurs effets. On parle de 100 à 130 milliards de dollars qui ont fui la Russie pour aller chercher la sécurité et un rendement meilleur à l’étranger. Le rouble a perdu en conséquence près d’un tiers de sa valeur depuis le début de l’année. Les Bourses russes subissent également le contrecoup de cette conjoncture et sont orientées à la baisse. L’inflation enfin frôle 8%.

Un peu naïvement Vladimir Poutine a cru pouvoir se tourner dans l’instant vers la Chine pour compenser le manque à gagner résultant des sanctions imposées par les pays occidentaux alliés. Mais qui ne voit que ce fameux contrat de 500 milliards de yuans signé à la hâte pour « punir » l’Occident est très largement de la poudre aux yeux à l’usage de l’opinion publique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Russie. Car ce contrat n’existe encore que sur le papier et ses effets bénéfiques ne se feront sentir au mieux que dans une échéance lointaine.

Au demeurant les Chinois, on le sait, ne sont pas des tendres en affaires. La Russie risque fort de sortir perdante de ce contrat. Vladimir Poutine ancien officier du KGB, n’a pas tout à fait compris que l’on ne gère pas une économie et les échanges à l’étranger sur un coup de tête politique comme c’était le cas au bon temps de l’Union soviétique et de l’économie de commandement.
De ce fait, l’augmentation de 30% du budget militaire russe escomptée devient une vraie gageure. Or, le matériel militaire, qui date du temps de l’URSS est certes très abondant. Mais il est mal entretenu et largement démodé.

Sans compter que l’armée russe, trop nombreuse et mal entraînée, n’a guère de capacités opérationnelles. L’accident stupide dans un aéroport de Moscou qui a coûté la vie à Christophe de Margerie est là pour nous rappeler que ce terrible problème de la vodka perturbe tous les secteurs de l’économie, transports aériens y compris mais aussi le secteur de la défense.

Des perspectives à terme peu prometteuses

Le malheur veut que les perspectives à terme de la Russie ne sont guère plus brillantes. Disons-le clairement la Russie d’aujourd’hui est un colosse aux pieds d’argile ». Avec le « fracking » et la découverte de nouveaux gisements, sans compter les économies considérables à venir sur la consommation d’hydrocarbures, notamment dans le domaine des transports, le prix de hydrocarbures, pétrole et du gaz naturel va inévitablement s’orienter à long terme à la baisse.

Les conséquences à terme pour les producteurs de pétrole, Russie comprise, qui ont si longtemps exercé une domination sans partage sur les pays consommateurs seront peu à peu réduits à la portion congrue. Ils devront réviser sévèrement à la baisse leurs dépenses budgétaires et leurs programmes de d’investissement excessivement ambitieux.

Au surplus, la démographie de la Russie présente depuis longtemps des signes de faiblesse structurelle inquiétante avec une fécondité qui tarde à remonter à un niveau satisfaisant malgré les efforts tardifs du gouvernement russe pour la redresser. La population russe, qui tourne aujourd’hui autour de 140 millions de personnes, risque fort, sur la base des tendances actuelles, de perdre du terrain. Certains prévisionnistes n’hésitent pas à la voir s’orienter progressivement vers 110 millions.

Bien plus, l’état sanitaire de la population est loin d’être satisfaisant avec une espérance de vie anormalement faible pour un pays, en principe, développé. ‘abus d’alcool y contribue largement avec un taux de mortalité étonnamment élevé (accidents, violences, maladies).

La situation inquiétante de la démographie russe posera certainement à terme un grave problème politique. Car comment tenir durablement et sans de dangereuses frictions un territoire national aussi gigantesque, le plus étendu au monde, alors même que les Chinois toujours à l’étroit sur leur territoire commencent à s’implanter discrètement dans une partie de la Sibérie ?

Comment Vladimir Poutine peut-il contourner le problème de l’insuffisance de ressources ?

En l’absence de mécanismes de renouvellement démocratique, comme dans les pays occidentaux un dirigeant autocratique comme le président Poutine qui veut se maintenir durablement aux commandes du pays, ne peut jouer que sur deux tableaux.

Le premier consiste à faire du développement et de la croissance une priorité nationale de façon de procurer des satisfactions sensibles aux populations locales avec une amélioration rapide de leur niveau de vie.

Cette démarche aurait donc pour objectif, à l’exclusion de tout autre, d’améliorer le niveau de vie des Russes avec le développement des transports urbains, des logements, de la santé, des retraites des personnes âgées, bref, tout ce dont beaucoup de Russes manquent encore sensiblement. Une telle politique ne manquerait pas, à terme, de faire de la Russie une nation capable de rivaliser avec n’importe quel pays occidental développé.

Mais, pour cela, il faudrait des ressources considérables, et disponibles sur la longue durée. Or ces ressources, la Russie ne les a plus et il ne semble guère probable qu’elle puisse en disposer suffisamment à l’avenir.

L’autre politique, celle que le président Poutine a apparemment adoptée, faute de mieux, est de flatter le nationalisme russe, toujours prêt à faire surface, en mettant en scène de temps à autre de grandes démonstrations de puissance militaire grâce à de vastes manœuvres militaires, le tout épicé par quelque coup de poker heureux comme l’annexion de la Crimée.

Un procédé du même ordre consiste à rappeler à tout propos que la Russie reste une puissance nucléaire redoutable qu’il convient de prendre très au sérieux (à l’exemple de Kim Jong-Un en Asie du Sud-Est).

Dans le même esprit Vladimir Poutine s’est ingénié à entretenir soigneusement l’abcès de fixation de l’Ukraine. Et pour cela il s’est attaché à créer sans cesse des difficultés à ce pays frère, mais ingrat, qui a refusé de revenir dans le giron de la Russie. Poutine a donc entrepris, sans aucun scrupules, de fournir en sous-main hommes et armes aux « séparatistes » du Donbass au mépris du droit international.

En d’autres termes, l’abcès de fixation de l’Ukraine est le moyen commode et peu coûteux choisi pour l’instant par Vladimir Poutine pour détourner l’attention de l’opinion publique russe des difficultés internes préoccupantes dont il est difficile d’entrevoir la solution.

Autre avantage, cette politique permet de maintenir l’Occident aisément effarouché sur le qui-vive et dans une incertitude permanente sur les intentions du Kremlin.

Cette démarche est d’autant plus confortable et dépourvue de risque que ni l’Europe ni l’Amérique ne songent moindrement à engager un bras de fer pouvant déboucher sur une confrontation militaire quelconque avec la Russie. Poutine a donc un boulevard grand ouvert devant lui pour se livrer à une intimidation militaro-politique sans aucune retenue. Il est bien naturel qu’il en profite.

La perspective de déclencher une « nouvelle Guerre tiède » ne le gêne nullement, bien au contraire. Car cela permet de faire vibrer une fois de plus la fibre nationaliste russe et de rassembler autour du maître du Kremlin une population mal informée et aisément abusée par une propagande habile.

Ceci étant cette politique de confrontation présente quand même un inconvénient majeur en raison des sanctions adoptées par les pays alliés, lesquelles ne manquent pas de miner le redressement de la Russie.

La Russie vers une impasse ?

Où cette politique peut- elle mener la Russie ? Après l’effondrement de 1991 lors de la période Gorbatchov/Elstine, on avait un moment pu espérer que la Russie se rapprocherait progressivement de l’Occident, qu’elle adopterait un système politique plus ou moins proche de nos institutions démocratiques et un comportement orienté vers la coopération et non une confrontation permanente.

Dès lors il était permis d’entrevoir l’adoption sur le plan interne d’un modèle démocratique caractérisé par l’alternance au pouvoir de responsables politiques reflétant les fluctuations de l’opinion, un respect accru de la liberté d’expression et de la presse de façon à éliminer l’arbitraire politique et judiciaire.

Sur le plan externe la Russie se serait engagée à renoncera à l’usage de la force ou du recours à l’intimidation au profit de la négociation entre partenaires et du respect du droit international.

Il est clair qu’aujourd’hui Poutine a choisi pour l’instant le parti radicalement inverse. La Russie ne se rapproche pas de l’Occident. Bien au contraire, elle s’en éloigne à grands pas chaque jour davantage. Poutine a choisi de faire de la Russie une nation fière certes, mais revêche et maussade prompte à faire usage de la force ou de la menace de la force. L’annexion sans façons de la Crimée et les troubles en Ukraine en sont la démonstration.

La Russie, comme d’ailleurs de tradition dans son histoire, demeure profondément méfiante de ses voisins et de l’Occident en général considéré comme systématiquement hostile. En conséquence, comme au bon temps de l’Union soviétique, cette Russie voulue par Poutine reste largement drapée dans son splendide isolement.

Sur le pan interne le modèle démocratique occidental a été définitivement jeté aux orties. Le jeu politique en Russie est une mascarade qui évoque plus le jeu du « culbuto » que l’alternance démocratique en vigueur à l’Ouest. Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev se succèdent en bons compères tous les 5 ans comme Premier ministre ou Président. Mais la réalité du pouvoir appartient bien entendu à Poutine, Medvedev jouant avec soumission le rôle ingrat qui lui a été dévolu, celui d’un homme de paille.

Quant aux libertés publiques et privés, si elles ne sont pas totalement confisquées, elles sont cependant très étroitement contrôlées de façon à ne gêner en aucune façon les hommes au pouvoir.

En dépit de ces handicaps, il est remarquable d’observer que la Russie a réussi fort habillement à tisser des réseaux de soutien solides et actifs, sous forme de « lobbys » pro russes dans nombre de pays européens notamment en France. Il serait bien surprenant que cette politique d’endoctrinement subtil ne porte pas ses fruits tôt ou tard sur le plan politique.

Ceci étant la politique menée par Vladimir Poutine avec constance risque néanmoins de mener la Russie dans une impasse dont il lui sera difficile de se dégager.

Comme le rappelait opportunément en des temps plus anciens Talleyrand, « on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’assoir dessus ».

Mais, pour l’instant, l’heure est au défi et nullement à la conciliation. Alors que tous les voyants sont au rouge, Vladimir Poutine se raidit sur ses positions. Il est bien conscient de son échec qui est patent. Mais il refuse bien évidemment d’en endosser la moindre responsabilité. Car, dans un système autocratique dépourvu de mécanismes de renouvellement de type démocratique, cette reconnaissance lui coûterait à coup sûr son poste.
Il est donc tellement plus commode pour lui d’en rendre responsable un Occident jugé systématiquement hostile à la Russie. Il est malheureusement fort probable qu’un tel discours, volontiers agressif et irresponsable, trouvera sans aucun doute des oreilles attentives en Russie et mais aussi à l’extérieur de ses frontières. Décidément la détente n’est pas pour demain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *