Sortir de l’euro ? Oui, mais à quel prix !

Sortir de l’euro ? La bonne blague. Il faut être un parti vraiment à court d’idées pour ressortir cette vieille lune du placard à idées. Et pourtant l’éventualité d’une sortie de l’euro est de temps à autre évoquée, avec le plus grand sérieux, par diverses personnalités politiques en mal d’inspiration. Il s’agit dans leur esprit de sortir, sans douleur, des difficultés inextricables dans lesquelles la France se débat depuis tant d’ années. On voit bien qu’elles ne se sont jamais donné la peine d’étudier sérieusement les conséquences économiques d’une telle décision.

C’est la raison pour laquelle il serait peut-être bon de tordre le cou, une fois pour toutes, à ce « canard » boiteux et cesser d‘entretenir le rêve d’une solution miracle susceptible de sortir la France du pétrin dans lequel elle s’est imprudemment fourrée.

Soyons justes, et soulignons d’entrée de jeu les inconvénients majeurs de l’euro pour notre pays. Ils existent bel et bien. En bref, l’euro nous condamne à la stagnation sans grand espoir de sortie de crise, sauf sursaut national, bien improbable dans le contexte actuel. Pourquoi ?

Ses promoteurs naïfs y voyaient, en l’an de grâce 2 000, un gage de stabilité monétaire susceptible d’engager, de gré ou de force, la France dans un cercle vertueux à l’image de la sage Allemagne. Hélas, il n’en a rien été, tant la nature humaine, traduisons le comportement des hommes, en l’occurrence celui des Français, se joue des stratagèmes institutionnels naïvement imaginé pour la domestiquer.

Car il est exact que l’euro exerce une influence négative sur notre économie à deux niveaux. D’une part, il dope artificiellement le prix de nos exportations, si bien que, faute d’une compétitivité suffisante, la France subit un très fort handicap à l’exportation. Ce dont témoigne éloquemment un déficit commercial devenu quasiment chronique depuis une trentaine d’année (il tourne aujourd’hui autour de 70 milliards par an).

En second lieu, l’euro exerce une sorte d’ effet anesthésiant sur l’esprit des pouvoirs publics, et aussi du grand public. En effet, avec l’ancien franc, l’augmentation des prix internes et l’effondrement de nos ventes à l’étranger agissaient comme un signal d’alarme. Ils rendaient promptement obligatoire une dévaluation qui remettait les pendules à l’heure, au moins pour un temps.

Avec l’euro, rien de tel. Il ne se passe évidemment rien sur le marché des changes. Il en va de même pour les taux d’intérêt. Protégée par l’insolente bonne santé de l’Allemagne, qui agit comme une sorte de bouclier protecteur, la France est en mesure d’emprunter sur les marchés financier à des taux historiquement faibles, de l’ordre de 2 à 2,5 %. Ce qui donne aux pouvoirs publics une impression de sécurité parfaitement artificielle. Car ces taux ne reflètent évidemment pas le véritable état de l’économie française. Ils agissent en fait comme un miroir déformant. En conséquence, la France accumule imperturbablement les handicaps avec une montée inexorable du chômage, le gonflement inquiétant de notre endettement et un déficit budgétaire quasi incontrôlable.

C’est très exactement le processus pervers dans lequel notre pays est aujourd’hui engagé sans pouvoir, apparemment, s’en dégager aisément. Et ce n’est pas la politique d’atermoiements et de petits pas invisibles de François Hollande qui y changera quelque chose. Alors sortir de l’euro et remettre l’économie française sur les rails ? Oui, mais quel en serait le prix à payer ?

On observera au préalable que rien n’a été prévu dans le traité instituant l’euro pour permettre à l’un membre quelconque de cette union monétaire de prendre nuitamment la poudre d’escampette. Bien au contraire. Tout a été construit comme si l’euro était coulé dans le bronze ou devait rester gravé dans le marbre pour l’éternité.

Ceci étant, chacun sait que rien n’est éternel dans le monde des humains. Et après tout le franc lui -même a connu diverses convulsion ne serait-ce qu’en 19 45, à l’issue de la guerre, ou, en 1958, avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Seuls le dollar américain et la livre anglaise sont restés fidèles à leur dénomination d’origine. Mais avec une valeur monétaire évidemment bien dégradée avec le temps. La valeur en termes de pouvoir d’achat du dollar de 2013 est un décile de celle du dollar d’il y a 100 ans.

Ceci étant, ll ne faudrait pas se bercer d’illusions. Si la France prenant unilatéralement la décision, grave, de quitter la zone euro, cette démarche ne manquerait pas de soulever le vif mécontentement de ses partenaires, notamment celui de l’Allemagne. Tant il est vrai que ce tremblement de terre monétaire pourrait bien fissurer l’édifice ou même provoquer sa ruine.

L’Allemagne ne nous le pardonnerait pas. En conséquence, il est fort probable que ce pays serait très vraisemblablement tenté d’adopter des mesures de rétorsions sévères, notamment dans le domaine commercial ou financier, ce dont nous serions évidemment les premières victimes. Le fameux « couple franco-allemand », à vrai dire déjà bien malade, serait désormais relégué aux oubliettes. Ceci sans parler de nos autres partenaires européens qui seraient, à juste titre, profondément choqués par le caractère unilatéral et cavalier de notre démarche.

En dehors de ces considérations politico juridiques, il faut bien voir que la sortie de l’euro ne serait guère à notre avantage. Pourquoi ? Parce que, depuis la création de l’euro en 2000, la situation économique et financière de notre pays s’est considérablement dégradée, notamment sur le plan du chômage et de l’endettement.

En l’an 2000, la France comptait 2,1 millions de chômeurs ; près de de 3 millions de chômeurs aujourd’hui

En 2000, l’endettement public de la France était de 42 % du PNB ; 93 % aujourd’hui.

En 2000, le déficit budgétaire était de 2,8 % du PNB ; 4,8 % aujourd’hui (chiffres 2012)

Il en résulte que la première conséquence de la sortie de l’euro au profit d’un « franc nouveau » serait l’explosion de notre endettement extérieur.

En effet, on se souviendra que la valeur du franc exprimée en euro à la date de la création de cette monnaie, en l’an 2000, était fondée sur une parité de 1 euro = 6, 5559 francs et 1,955 DM (Deutchmark. Dès lors, à quelle nouvelle parité fixer le rapport euro/ nouveau franc ? Compte tenu de ce qui précède, il faut inévitablement s’attendre à une forte décote par rapport à l’ancienne parité correspondant à une dévaluation de fait considérable.

Le montant de cette dévaluation serait fixé en laissant flotter le Nouveau franc (Nfranc) contre l’euro sur le marché des changes pendant une période assez longue afin de déterminer une parité convenable. Compte tenu de ce qui précède, il serait raisonnable de prévoir une dévaluation de l’ordre de 20 % au moins, voire peut-être 30 %. La nouvelle parité du franc contre euro serait donc fixée, avec une décote de 20%, à 7,86 Nfrancs contre un euro, et à 8,52 Nfrancs pour un euro pour une décote de 30 %.

La dette française, aujourd’hui de 1900 milliards d’euros, serait donc augmentée dans les mêmes proportions et atteindrait, mécaniquement, exprimée en euros, environ 2 280 milliards d’euros dans le premier cas, et 2 470 milliards d’euros dans le second.

Une deuxième conséquence prévisible serait une forte poussée inflationniste quasiment impossible à maîtriser, pouvant aller jusqu’à 20 à 30 % l’an. La raison en est simple. La dévaluation du franc contre l’euro entraînerait inévitablement une hausse des prix à l’importation du même ordre, notamment en ce qui concerne les prix de l’énergie.

Certes, on observerait en contrepartie, phénomène classique, une baisse des prix à l’exportation qui devrait, en principe, améliorer la position française sur les marchés internationaux. Mais cette amélioration à l’exportation ne se produirait qu’avec un certain décalage dans le temps. Au surplus et surtout, il faudrait que l’industrie française dispose d’une élasticité /prix convenable, c’est-à-dire qu’elle soit en mesure de réagir rapidement à l’augmentation de la demande étrangère. Or tout porte à croire qu’avec la désindustrialisation profonde de notre appareil productif, fâcheusement sclérosé, la France serait bien incapable d’augmenter significativement le volume de son offre, c.a.d. de ses ventes à l’étranger

Bien plus, à une quantité quasi identique de nos ventes en volume correspondrait une valeur fortement laminée par la diminution du taux de change. C’est ce que l’on appelle en termes savants la « détérioration des termes de l’échange ». Si bien que le déficit extérieur de notre pays, loin d’être réduit, serait, en toute probabilité, encore creusé davantage, une conséquence fort peu souhaitable dans l’état de nos finances extérieures.

Last but not least, cette dévaluation du franc provoquerait inévitablement un effondrement de notre pouvoir d’achat et du revenu des ménages. Cette chute de la consommation entraînerait à son tour une forte baisse des recettes fiscales, notamment de la TVA, qui est, comme on sait, le cheval de bataille du financement du budget. Si bien que l’Etat également serait soumis à une diète insupportable ou condamné à emprunter à tour de bras pour financer un déficit toujours plus béant.

On le voit bien, à la lecture de cette grille d’analyse sommaire, il est illusoire d’aller chercher un remède commode à nos difficultés actuelles dans une hypothétique sortie de l’euro. Ce serait trop commode. Le remède risquerait d’être pire que le mal.

Si la France veut vraiment sortir de son marasme économique chronique, les remèdes sont archis connus et, au demeurant, fort classiques : c’est réduire la dépense devenue obèse, de l’Etat : 56 % du PNB à l’heure actuelle ; allonger la durée du travail en faisant sauter le ridicule carcan des 35 heures du à l’ineffable Martine Aubry ; améliorer la compétitivité de la France par une modération salariale soutenue et la réduction des dépenses sociales grotesquement excessives : chômage, santé, retraites.

Le modèle social de la France, l’Etat Providence tous azimuts, est un luxe que notre économe ne peut plus nourrir. Tous les rapports des 30 dernières années, dont le dernier en date est celui de Louis Gallois, ne cessent de le rabâcher et de répéter les mêmes recommandations. Rien n’y fait. Aucun n’a jamais connu un commencement d’application. Et l’économie française continue à dériver au fil de l’eau.

Le malheur veut que la sortie de l’euro, si elle était accompagnée d’une politique rigoureuse de remise en ordre, constituerait un cocktail explosif dont les effets ne seraient pas longs à se faire sentir. Il faudrait certes en attendre, d’ une part une amélioration spectaculaire de la position économique française sur le plan interne et externe. Mais elle serait, d’autre part, obligatoirement accompagnée d’une non moins spectaculaire explosion sociale alimentée par tous les mécontents touchés par ce remède de cheval, et ils seraient fort nombreux. En fait, aucun Français n’y échapperait, tant il est vrai que le déséquilibre économique français concerne directement indirectement toutes les classes de la société, actifs comme retraités, malades et bien portants. Car il ne fait guère de doute que tous les Français sans exception profitent directement ou indirectement du « mal français », comme aurait dit Alain Peyrefitte en d’autres temps, tout en en étant les victimes.

Dans un tel contexte, la sortie de l’euro serait un acte héroïque que les Français ne pourraient supporter qu’en cas de péril extrême, un cataclysme politique ou économique imminent. Cela avait été le cas avec la fin de la guerre d’Algérie et la venue au pouvoir du général de Gaulle qui avait permis, à l’époque, la création du nouveau franc associée à la remise en ordre dans la rigueur de l’économie française. Mais l’histoire « ne repasse pas deux fois les plats », dit-on.

Ce n’est pas le malheureux François Hollande qui pourrait s’aventurer à imiter son illustre prédécesseur, sans prendre des risques politiques inconcevables. Ce n’est pas son style. A dire vrai, aucun homme ou femme politique dans son bon sens ne s’y risquerait guère. La sortie de l’euro donc rester pour ce qu’elle est : un argument aimablement démagogique à usage des débats électoraux dans le préaux des écoles du canton de Trifouillis les deux Fontaines.

En fin de compte, l’euro fonctionne comme une nasse. On sait comment y rentrer mais nullement comment en sortir. A moins de faire comme l’hermine de la légende laquelle, prise dans un piège, préféra y laisser sa patte plutôt que perdre sa liberté.

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