Lettre ouverte à Alain Juppé sur la Syrie

Mon Cher Alain,

Vous savez l’admiration sans bornes, et même l’affection –le mot n’est pas trop fort- que je vous porte depuis le jour où je vous ai rencontré, jeune inspecteur des finances fraîchement émoulu du concours, mais déjà confortablement logé à la Mairie de Paris. Vous en avez fait du chemin depuis cette heureuse époque !

C’est la raison pour laquelle l’ainé que je suis pour vous, -car j’étais déjà haut fonctionnaire à l’OTAN quand vous étiez encore en culottes courtes-, prend respectueusement la liberté de vous donner quelque conseils qui vous seront, j’en suis sûr, fort utiles, dans la période incertaine que nous traversons.

Vous vous interrogiez tantôt sur la raison pour laquelle ces coquins de Chinois et ces fripons de Russes avaient proprement torpillé le 4 février dernier votre projet de résolution sur la Syrie à l’ONU.

Permettez-moi de vous éclairer sur ce point

Ils vous ont tout simplement rendu la monnaie de la pièce.

Car, rappelez-vous, vous les aviez proprement « roulés dans la farine » avec la fameuse résolution 1973 de l’ONU qui vous autorisait à bombarder, du haut des airs, la Libye du colonel Kadhafi pour « sauver des vies humaines ». Pourquoi pas ? L’humanitaire qui fait pleurer les chaumières fait toujours recette dans nos médias. Mais vous en avez profité, toute honte bue, et au mépris du droit international, pour écraser ce malheureux pays sous un tapis de bombes (et ce, avec l’aide occulte des Etats-Unis sans laquelle nos forces n’auraient pas tenu plus de 15 jours, faute de carburant et de munitions, sans compter la destruction des batteries antiaériennes de la Lybie sans laquelle nos forces aériennes auraient sans doute subi des pertes insupportables).

Mais, allant plus loin dans votre logique, vous avez cherché le renversement du régime, et même autorisé indirectement l’assassinat par une foule déchaînée du Colonel Kadhafi, certes, personnage fort peu recommandable, mais quand même. Pour un ministre qui invoque à tout propos « l’honneur de la France » et pour un président qui se réfère à tout instant aux droits de l’homme, avouez que cela n’est pas trop mal.

Or il se trouve que Chinois et Russes, eux, ont conservé la mémoire et qu’ils n’entendent pas voir ce scénario se répéter trop souvent. Et pourquoi ne pas intervenir au Tibet et en Tchétchénie tant que vous y êtes ?

D’autant plus que ces interventions irréfléchies se terminent inévitablement par des désastres. Il ne vous échappera pas que, selon les gazettes, la Libye est au bord du chaos, que la Charia est en voie d’y être rétablie (ah ! la libération des femmes) et que les milices y font la loi. Cerise sur le gâteau, les milices Touareg que vous avez si péniblement délogées sont allées incontinent s’installer au Nord du Mali où elles trouvent naturellement à s’employer pour déstabiliser la région et les régimes qui sont nos amis. Du beau travail en vérité. Cela valait effectivement la peine de rameuter l’Europe à grands cris pour parvenir à un tel résultat. Et tout cela pour gratter quelques points de plus (vite envolés) dans les sondages.

Mais réfléchissez un peu si cet exerce n’est pas trop pénible en période pré électorale. Chaque fois que l’occident a voulu se mêler des affaires d’autrui, au nom des sacro saints droits de l’homme, les conséquences ont été proprement catastrophiques. Voyez la Libye, voyez l’Irak, voyez l’Afghanistan dont nous allons avoir toutes les peine du monde à nous extirper sans trop de dommages. Demain ce sera l’Iran ?

Vous voudriez que la France aille encore se mêler des affaires syriennes ? Certes, le régime du président Bachar el Assad n’est guère un modèle de démocratie et que le personnage lui-même est fort peu sympathique. Le mot est faible. Les abus de pouvoir sont flagrants et la répression, semble-t-il, féroce. Mais, tout d’abord, que savez-vous de la réalité sur le terrain que nous ne connaissons qu’au travers des informations fournies par les insurgés ? Ce qui n’est pas forcément un modèle d’objectivité. Au surplus, que proposez-vous de faire ?

La Syrie, comme nombre de ces pays au Moyen-Orient, et je cite le Yémen, la Jordanie, l’Irak, le Liban, la Somalie, la Libye, et même l’Egypte –excusez-moi du peu- sont autant de pays composé de minorités, souvent de tribus à vrai dire, séparées par d’innombrables et anciennes haines intertribales et religieuses fortement enracinées . Pour la seule Syrie, la minorité alaouite au pouvoir depuis 40 ans, fédère à grand peine la majorité sunnite, mais aussi les minorités druzes, chrétiennes, kurdes, que sais-je encore.

Et vous envisagez, piqué par ce tracassin interventionniste hérité du « droit d’ingérence » du célèbre Bernard Kouchner, d’intervenir dans ce guêpier pour y rétablir sans doute la paix, l’harmonie, la concorde entre ces communautés ennemies, au prix sans doute de pertes humaines dont vous avez perdu le souvenir, comme naguère au Liban avec l’attentat du Drakkar, 58 morts, du temps de François Mitterrand (241 morts pour les Américains à Beyrouth). Certes, la tentation est grande d’aller tailler quelques croupières à l’Iran qui ne cesse de nous causer du chagrin et aussi, à quelques semaines des élections présidentielles, de faire apparaître la France, comme pour la Libye, comme l’ardent défenseur de tous les persécutés dans le monde. Cela nous vaudra bien quelques manchettes dans les journaux et une remontée, que l’on espère n’être pas trop fugace, dans les sondages du lendemain.

Mais admettons que cela ne se passe trop mal. Allez-vous vous installer là-bas pour longtemps, comme naguère au Liban, puis en Afghanistan, puis l’évacuer subrepticement, comme on l’a fait au là et ailleurs, au Vietnam, en Irak et bientôt en Afghanistan, en laissant ce malheureux pays « délivré » par les armes occidentales en proie à une guerre civile qui promet de faire passer les troubles actuels comme de paisibles manifestations ?

Laissez donc les Russes, et pourquoi pas les Chinois, se débrouiller comme ils l’entendent puisqu’ils ont la prétention de s’immiscer dans cette inextricable affaire.

Sachez, mon Cher Alain, que la meilleure politique, dans certaines circonstances, est de savoir s’abstenir et de n’intervenir que lorsque les intérêts fondamentaux du pays, la France en l’occurrence, au cas où vous l’auriez oublié, sont engagés.

En Syrie, c’est loin d’être le cas.

Et abstenez-vous, pour l’amour du Ciel, d’aller chercher conseil auprès de M. Bernard-Henry Levy, l’homme par qui la catastrophe arrive, inévitablement.

Yves-Marie Laulan

4 réflexions au sujet de « Lettre ouverte à Alain Juppé sur la Syrie »

  1. Félicitations pour ce message plein de bon sens et de réalisme, dommage que nos politique de tout bord d’ailleurs n’aient que leur égo ou ambition à l’esprit. Beaucoup plus peut être fait avec beaucoup moins d’argent que la force. J’ai parcouru le monde et certe trop de choses sont injustes mais des millins de petits projets pour aider ses populations à mieux s’ensortir apporteraient certainement de bien meilleurs résultats à moyen et long terme.

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