Un sommet en trompe-l’oeil de plus ?

Voilà que pour la énième fois depuis 6 mois s’est achevé depuis vendredi soir un-sommet-de-la-dernière-chance-pour-sauver-l’euro », lequel a, décidément, la vie dure.

S’agit-il, une fois de plus, de jeter « de la poudre aux yeux » des marchés et ces derniers vont-ils s’y laisser prendre ? Réponse, sans doute, dans quelques jours, ou après les Fêtes , dans quelques semaines, ou plus tard encore.
Le malheur veut que cet évènement « historique » (le moindre évènement devient historique dans la bouche de nos politiques), à savoir cette pesante réforme institutionnelle, ne règle en rien le problème du moment, celui de la dette de la zone euro, et plus précisément, des échéances toutes proches.

1°Pour nous rafraîchir la mémoire, rappelons que, pour l’ensemble de ces pays, 1 100 milliards d’euros de titres publics à moyen et long terme, -une paille-, viennent à échéance en 2012 (dont 519 milliards pour l’Italie, la France et l’Allemagne dans les 6 premiers mois de l’année). Les banques ne sont pas en reste : elles devront refinancer 487 milliards entre janvier et juin 2012. Il n’est guère surprenant dans ces conditions que les taux à dix ans de l’Italie aient grimpé à un niveau insoutenable, jusqu’à 6,6 % il y a quelques jours, pour se détendre un peu par la suite.

2°Cette réunion, en nocturne comme il se doit (de nos jours, tous les évènements importants se déroulent la nuit, ce qui doit accélérer la cogitation) n’a débouché, en réalité, que sur un accord purement virtuel, de simples déclarations d’intentions, rien de plus. En fait, le calendrier de la réforme envisagée, lourd, compliqué et semé d’embûches, prendra au minimum plusieurs mois, voire plusieurs années. Si, entre temps, de nouvelles crises ne viennent jeter à bas le fragile échafaudage érigé comme rempart à la crise. Mais l’essentiel, pour Nicolas Sarkozy, n’est -il pas de passer, sans trop de dommages, l’échéance d’avril 2012 et pour Angela Merkel, celle, hélas pour elle, plus lointaine, de 2013 ?Mais cela va-t-il suffire à convaincre les terribles « marchés » que cette fois, c’est du sérieux ?

3° La solution à la crise ? Elle est pourtant évidente. Un économiste australien, Steve Kean, vient de le rappeler en peu de mots. « Le meilleur moyen de régler une crise d’endettement est d’abolir la dette elle-même, laquelle n’aurait jamais dû exister en premier lieu ». C’est simple, clair et vrai. Et tout le reste est littérature. Le bon sens nous viendrait-il des antipodes ? Le problème ne gît pas dans le « pourquoi », mais dans le « comment » : comment y parvenir ? Car c’est là que le bât blesse, (si l’on peut s’exprimer ainsi ) dans l’attelage franco- allemand. L’opposition tant célébrée dans les médias entre les positions allemandes et française se ramène en fait à savoir si l’on va pouvoir faire beaucoup d’inflation, ou un peu ou encore pas du tout.
La France était chaudement partisan de la création de titres européens par la mutualisation du risque au moyen de la mise en route de la « planche à billets » de la BCE et ceci afin de tirer (à court terme) les Etats surendettés du pétrin où ils se sont malencontreusement fourrés (France comprise),
– parce que la France n’a pas trop peur l’inflation (une vieille habitude nationale chez nous),
– que cela règle en catimini, prestement, un problème bien embêtant, ma foi, surtout quand on n’a pas la conscience tranquille, à quelque mois d’une échéance électorale qui s’annonce difficile
-et que personne n’y comprend pas grand-chose. Et passez muscade.
L’Allemagne ne l’entend pas de cette oreille parce que :
-elle a, bien sûr, le mauvais souvenir (lointain quand même) de l’inflation galopante de Weimar
-et surtout qu’elle a peur pour ses électeurs, épargnants vieillissants ou retraités : le taux d’épargne en Allemagne est très élevé : plus de 10%, avec des dépôts records : 4300 milliards de dollars. L’inflation est l’ennemie de l’épargne. L’Allemagne accepte donc que la BCE prête aux banques, si cela leur chante (assez douteux dans le contexte actuel), mais surement pas aux Etats (voir plus haut le couplet sur la « planche à billets » qui a si bien fonctionné en France jusqu’en décembre 1993 ).
Le projet de traité intergouvernemental adopté donne donc , en principe, des assurances sur ce point à l’Allemagne, pour l’instant. Mais on demande à voir par la suite : nécessité fera loi.

4° A tire anecdotique, cette fameuse règle d’or (sortie de la cervelle fertile de Michel Camdessus ou plutôt réinventée pour l’occasion) dont on a plein la bouche n’est rien d’autre qu’un outil de communication à l’usage de ceux qui voudront bien y croire. Après tout, le traité de Maastricht prévoyait bien de limiter à 3,5 % l’an le déficit autorisé. Et quoi de plus aisé que de modifier une fois de plus une constitution : 19 fois en France depuis 1958 !). Notons, pour les esprits grincheux, qu’avec un déficit cumulé de 3 % l’an, sur 10 ans, la dette, loin de reculer, continue à grimper allègrement, à près de 40 % supplémentaires. La règle d’or ne serait donc qu’un « sabre de bois », de plus.
Terminons sur le rôle soi-disant stabilisateur de notre cher euro depuis 10 ans. En fait, il n’a rien stabilisé du tout mais simplement substitué une source de financement payante à une source de financement gratuite. Le gouvernement, pris d’une fringale de dépenses budgétaires sous l’ombrelle protectrice de l’euro (l’Allemagne paiera), au lieu de faire appel aux avances de la Banque de France pour financer le déficit budgétaire, a tout simplement fait appel aux banques étrangères pour cela . Ce qu’elles ont fait obligeamment. A ceci près que les avances de la BDF étaient gratuites alors que celles des banques étagère sont porteuses d’intérêts, au demeurant de plus en plus élevés. Belle opération, en vérité, Messieurs les partisans de la monnaie unique (soyons justes, tous les gouvernements européens ont fait de même).
Autre réflexion désabusée sur les « sanctions automatiques » prévues par le « sommet ». « Demain, on rasera gratis » disaient naguère les coiffeurs qui se voulaient spirituels. Comme il n’est pas envisageable d’envoyer les troupes du Luxembourg envahir une Italie récalcitrante (comme l’ont fait pourtant dans les années 30 -c’était le bon vieux temps-, les marines américains pour contraindre une Haïti endettée jusqu’au cou), il ne peut s’agir que de sanctions budgétaires. Ce qui consistera à ajouter du déficit au déficit, ou de la dette à la dette (ou encore verser du kérosène sur un foyer brûlant), façon élégante de résoudre un problème sans solution : comment contraindre un pays souverain à agir ?

5° Il est d’ailleurs divertissant de constater que, loin de ramener la zone euro à un petit cercle de 6 ou 7 pays « sages » (France, Allemagne, Pays Bas, Autriche, Luxembourg), comme on l’a, un moment envisagé, la solution trouvée n’est rien de mieux que de la dilater à 26 pays (ou 27 quand la Grande Bretagne cessera de faire la mauvaise tête. Rien ne prouve d’ailleurs qu’elle sortira perdante de son superbe isolement). Cette future mutualisation des problèmes insolubles ne représente rien de moins qu’une « fuite en avant » de grande envergure .
Qu’il y ait encore, dans les circonstances actuelles, 9 pays supplémentaires pour se porter candidats à l’euro ne laissera d’étonner les historiens du futur. C’est du masochisme monétaire pur et simple. Alors que, pour sauver la Grèce, le seul remède concevable serait (a) de dévaluer, (b) de rééchelonner sa monstrueuse dette à un horizon si lointain qu’on finisse par la perdre de vue. Que le joug de l’euro doit donc être doux (vu de loin). En réalité, il est à craindre que des calculs beaucoup plus sordides animent les nouveaux candidats. C’est qu’ils ont probablement la ferme intention , une fois dans la place, de réclamer à cor et à cris , l’ouverture du « robinet à billets » de la BCE. Ou alors, hypothèse plus vraisemblable encore, qu’ils ne comprennent rigoureusement rien au problème actuel.
On notera, au passage, que ce traité en gestation fait quand même une victime, la Commission européenne -à qui sera laissé le soin délicat de dicter le diamètre des roues de bicyclettes pour enfants-, personne ne versera des larmes sur son sort-, mais un gagnant de taille, la Banque Centrale européenne, à qui reviendra le pouvoir redoutable de réguler le niveau et le rythme de l’inflation, ou de la stagflation- en Europe.
Mais en fin de compte pourquoi veulent-ils tous sauver cet euro moribond ?I l y a sans doute deux raisons majeures : l’une est de ne pas passer dans l’histoire comme les fossoyeurs de l’euro ; l’autre est tout simplement la peur de l’inconnu. L’euro est comme la pâte d’un tube dentifrice qu’il est plus commode de faire sortit du tube que de l’y faire rentrer.

Bref, il est à craindre que le cirque de l’euro ne continue de tourner sans fin, de sommet en sommet, et que l’avenir nous réserve encore bien des surprises, que l’on ne peut qu’espérer heureuses, sans trop y croire, en cette fin d’année.
La seule certitude est qu’il faudra bien se serrer la ceinture l’an prochain pour de bon. Raison de plus pour la desserrer d’un cran pour les Fêtes, tant qu’on le peut encore.
Bonnes Fêtes donc à tous et à toutes.

Une réflexion au sujet de « Un sommet en trompe-l’oeil de plus ? »

  1. La justesse de votre analyse est la mesure de votre liberté de pensée.

    Le problème de nos dirigeants est qu’ils ont goûté aux produits sur les marchés, et maintenant ils ne peuvent plus s’en passer.
    Jusqu’où ira cet entêtement ?
    Une dictature ?
    Car le peuple ne pourra supporter longtemps cette injustice généralisée, dans tous les domaines de la vie sociale.
    Notre époque pourrait s’intituler: comment voler un pays avec l’aide de ses dirigeants..

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *