Le temps des grands dangers est-il de retour ?

Le temps des grands dangers est-il de retour ? Voilà une question qui aujourd’hui vient bien à son heure, alors que des bruits de bottes se font entendre un peu partout dans le monde – en Corée, en Afghanistan, au Moyen-Orient, en Afrique, dont la Libye. Le tableau est, pour l’immédiat, déjà bien chargé. Assistons-nous au retour de la guerre, comme le craignent certains ? Bien entendu, le pire n’est pas toujours sûr ! Mais le réalisme commande de porter le regard plus loin, sur le long terme, pour avoir une vue d’ensemble. Là, une présence s’impose, d’emblée, celle de la Chine.

Une situation mondiale grosse de conflits potentiels

Grosse d’un milliard et trois cents millions de Chinois actifs, entreprenants, de plus en plus sûrs d’eux-mêmes, voici l’« Empire du Milieu » au cœur de la problématique mondiale et sur tous les plans : au plan monétaire, c’est la guerre larvée des monnaies, yuan contre dollar ; au plan commercial, son colossal excédent condamne les partenaires de la Chine au déficit et à la stagnation ; au plan financier, les puissants investissements chinois sont partout où il ya une place stratégique à occuper : au Pirée, en Espagne, en Afrique, ailleurs ; au plan militaire, c’est une impressionnante et rapide montée en puissance qui commence à inquiéter ses voisins. Enfin la Chine rafle sur tous les points du globe où cela lui est possible, les ressources indispensables à la croissance : pétrole, matières premières, métaux rares, etc. On rencontre désormais la Chine en tout endroit de la planète, carnet de chèques en main.


Il s’ensuit que le monde occidental est dans la situation fort inconfortable de passagers entassés dans un wagon déjà surchargé, où un voyageur supplémentaire, fort corpulent et grossissant à vue d’œil, veut absolument pénétrer, au risque qu’on ne puisse plus fermer les portes… Cette situation ne va pas sans rappeler un bien fâcheux précédent : l’irruption sur la scène européenne, à la fin du xixe siècle, d’une Prusse surpuissante et déjà fort peuplée, au grand dam de l’Angleterre inquiète et de la France angoissée. On sait ce qui s’est ensuivi quelques années plus tard. Ainsi, la présente situation est grosse de conflits potentiels, non seulement aux portes de la Chine – Taiwan, Corée, Inde, Océan Indien, mais encore dans les régions plus éloignées de Zhonghua [2], tel le Moyen-Orient, voire les plus reculées de la planète : Afrique, Sibérie – partout où la croissance démographique combinée au progrès économique exerce une pression difficilement supportable sur les ressources naturelles, renouvelables ou non, de notre planète – sans compter les pollutions de toutes natures sur terre, en mer et dans les airs.

Le problème est d’autant plus préoccupant qu’à l’échelle de l’histoire contemporaine, l’essor prodigieux de la Chine est tout récent – trente à trente-cinq ans – et qu’il se poursuit, sans faiblir, au rythme moyen effréné de 10% l’an, soit un doublement tous les sept ans, selon la loi des intérêts composés. Du jamais vu dans l’histoire du monde ! Quand la Chine va-t-elle s’arrêter ? Où va-t-elle s’arrêter ? [3] Or, pendant ce temps-là, le monde occidental, Europe comprise, mène sa croissance à un train de sénateur : 1 à 2% l’an, 3% les bonnes années, quand il n’y a pas de récession… Les États-Unis, hier maîtres du monde, sont fascinés par la Chine – comme le lapin devant le cobra : ils savent d’une part qu’ils risquent fort, à terme, d’être dévorés tout cru et d’autre part que, pour s’y opposer, ils ne peuvent rigoureusement rien faire, sauf à déclencher un cataclysme sans précédent. Alors que faire ? Attendre, s’entendre, composer, prier le ciel ? Les États-Unis réalisent bien qu’ils n’ont plus de cartes maîtresses en main et que le juggernaut [4] chinois, la force irrésistible de la Chine lancée à fond de train, n’est pas près de s’arrêter.

Mais l’essor chinois n’est pas la seule menace, il y a aussi le lancinant problème de la prolifération nucléaire dans le Tiers-monde. Il est loin d’être résolu, malgré les efforts des « Grands » pour en limiter l’expansion et la menace. Après l’Iran, candidat perpétuel à la bombe, la Corée du Nord qui la fabrique, voilà que nous apprenons que le Pakistan, dont on connait l’instabilité politique chronique, a, depuis le début du mandat d’Obama, son allié américain (2008), porté sa production de bombes nucléaire de soixante-quinze à une centaine, dont plusieurs au plutonium. Cela met ce pays à parité avec l’Inde, mais aussi avec l’Angleterre et la France… Qui plus est, le Pakistan travaille, activement et dans le plus grand secret, à accroître ses capacités nucléaires, afin de fabriquer une centaine de bombes supplémentaires. Que va-t-il en faire ? Menacer son voisin indien ? Les vendre à l’Iran, à l’Égypte, à tout pays islamique ?

Comme si cela ne suffisait pas, voici que le Moyen-Orient, hier apparemment paisible, est secoué par une série de révolutions qui, en peu de temps, mettent à bas tout l’édifice politique et institutionnel si longtemps préservé… Monarchies, autocraties, tyrannies, tout y passe, sous la poussée de la rue ! Là où certains voient l’avènement d’une période de grâce où les droits de l’homme et la démocratie vont fleurir la main dans la main, comme jonquilles au printemps, d’autres, plus pessimistes et sans doute plus réalistes, s’interrogent pour savoir si ce schéma paisible ne va pas tourner rapidement au cauchemar. Va-t-on vers d’un processus de radicalisation progressive dont on voit les premiers effets en Tunisie et en Égypte sous la pression d’un désastre économique ? Car la révolution ne crée pas d’emplois, elle les détruit. Dès lors, ce processus peut-il nous acheminer vers la perspective d’un conflit ou de conflits guerriers, et, si oui, pourquoi ? Si, aujourd’hui, les points chauds du globe sont la Corée du Nord, Israël, l’Iran et, surtout, l’Afghanistan et le Pakistan, l’étincelle, susceptible de mettre le feu aux poudres, peut demain partir de n’importe où.

Le temps des grandes alliances est de retour

Le décor est planté : aussi loin que notre regard peut aujourd’hui porter – les dix, vingt ou trente prochaines années – nous voyons qu’éclateront nombre de conflits, isolés ou collectifs, simultanés ou successifs… L’affaiblissement de la puissance américaine, rongée de l’intérieur par une interminable crise financière, l’extraordinaire essor de la Chine de plus en plus sûre d’elle-même, de son pouvoir et de son destin, ne peuvent que renforcer cette conviction, et ce d’autant plus que, on le sait, la croissance économique mondiale conduite par la poursuite de la croissance industrielle va, tôt ou tard et pour tous, se heurter au mur invisible de l’inexorable épuisement des ressources disponibles. Il n’y en aura plus assez pour tout le monde et tout ce que l’un acquerra, sera obtenu au détriment de l’autre, d’où un « cocktail » de convoitises antagonistes propre à générer une explosion mondiale.

Mais, nous dira-t-on, Malthus (1766/1834) prédisait déjà ce cataclysme et il a bel et bien eu tort. C’est effectivement un précédent qui vient à l’esprit. Mais ce n’est pas parce qu’une catastrophe a pu être évitée dans le passé, parfois de justesse – rappelons-nous l’effroyable famine irlandaise (1846/1852) –, qu’elle pourrait l‘être à nouveau dans des circonstances démographiques et économiques totalement différentes. L’histoire ne se répète pas, même s’il lui arrive de bégayer ! Une certitude : le temps des terres nouvelles à découvrir est bel et bien passé. Quant à aller vers les étoiles, ce n’est pas pour demain, et l’invention technologique où certains croient voir le salut de l’humanité, n’est, hélas, l’histoire nous l’enseigne, pas toujours au rendez-vous. En attendant, il faudra « faire avec » – avec ce que l’on est et ce que l’on a.

La guerre est-elle donc inévitable ? Non, bien sûr – du moins est-on en droit de l’espérer –, mais sous certaines conditions. La première est l’espoir qu’un esprit nouveau souffle sur le monde, celui de la concertation dans l’exploitation des ressources disponibles, faute de quoi leur indispensable rationnement se fera par la force et inévitablement, au-delà de certaines lisières, par la force des armes. En second lieu, face au Léviathan chinois, soyons réalistes : le poids de l’Europe est dérisoire, celui de l’Amérique n’est plus ce qu’il était et celui de l’Inde tarde à s’agréger. En d’autres termes, le temps des grandes alliances géostratégiques a sonné [5]. Leur configuration ? Nul ne saurait encore le dire ; en outre, elle évoluera inévitablement au gré des circonstances.

On peut toutefois imaginer plusieurs schémas plausibles. Par exemple, une Amérique appuyée sur le continent européen, Russie comprise, consolidée par vieil allié japonais et, pourquoi pas, arcboutée sur l’Inde et le Sud-Est asiatique. Le tout formerait un ensemble cohérent et défensif de poids face à la Chine conquérante [6]. Ce serait, en quelque sorte, le retour à la politique de containment chère à John F. Kennan [7] qui a si bien réussi à préserver la paix dans le monde dans les années d’après-guerre et à travers la Guerre froide jusqu’à l’effondrement programmé de l’Empire soviétique, un succès d’estime fort appréciable.

Quoi qu’il en soit, il est clair que l’avenir n’appartient plus aux grands principes, aux belles consciences et aux bons sentiments qui ont si glorieusement inspiré le monde occidental au cours des dernières décennies. Le temps de la real politik est de retour, celui où il faudra s’unir pour survivre, sinon périr ou dépérir, ce qui revient au même.

À cet égard, il est clair que l’Europe ne dispose plus d’une défense crédible, faute de moyens militaires significatifs [8]. C’est la rançon d’un effort de défense tombé à un niveau proprement dérisoire, car tristement négligé au cours des trente dernières années [9]. Les maigres crédits militaires ont été systématiquement laminés, dévorés par les crédits sociaux. En conséquence, l’Europe est vulnérable, nue face aux dangers de demain. Et cela, l’opinion publique, aveugle, l’ignore, la classe politique s’en moque et l’armée, la « Grande Muette » se tait, muselée par le pouvoir. Et pourtant l’Europe ferait bien de se réveiller, au moment où l’Amérique, sa protectrice depuis soixante ans, de plus en plus tentée par un nouvel isolationnisme, détourne son regard de l’Ancien Monde pour le tourner de plus en plus vers le Pacifique.


[1] Les réflexions qui suivent sont largement inspirées par le colloque de l’Institut de Géopolitique des Populations : « Les guerres de l’avenir seront-elles démographiques ? », en date du 28 avril 2010.
[2] Zhonghua, « la fleur du milieu », un des noms traditionnels de la Chine adopté aujourd’hui dans la dénomination officielle de la République populaire de Chine : Zhonghua Renmin Gongheguo, m. à m. : « fleur du milieu populaire république » !
[3] Certains observateurs estiment cependant que le rythme de la croissance de la Chine va faiblir.
[4] Juggernaut – du sanskrit jagannâtha – désigne en anglais une force implacable qui anéantit tout sur son passage.
[5] Inutile de souligner que l’OTAN, si précieuse au temps de la guerre froide, est devenue une caricature de ce qu’elle était au temps de la Guerre Froide. Imaginons un peu : l’OTAN à l’assaut de la microscopique Libye mais incapable d’en venir à bout à l’issue de plusieurs mois.
[6] La Chine au fil de sa longue histoire, n’a jamais connu de vrais succès militaires ; envahie, elle sinisait ses conquérants – Tartares (aux xie et au xiiie siècles) ou Mandchous (xviie), pour ne citer que les plus fameux…
[7] George Frost Kennan (1904/2005), diplomate et conseiller politique notamment du président Truman, a joué un rôle déterminant dans la mise en œuvre de la Guerre froide dans le dessein de l’emporter à l’usure sur l’URSS.
[8] À cet égard, la grotesque et désastreuse expédition de Libye constitue un bien fâcheux précédent.
[9] Le budget de la défense est aujourd’hui historiquement bas puisqu’il atteint seulement 1,6% du PIB. Il était le double en 1989 et s’élevait à 4% en 1975 alors que le budget de l’Etat était en équilibre et la dette inexistante.

Une réflexion au sujet de « Le temps des grands dangers est-il de retour ? »

  1. Dans ce monde de tous les dangers où la sécurité par la défense doit se construire en priorité à l’avant, ce que votre analyse fait fort bien du moins dans le recensement des menaces, nous européens et plus particulièrement nous Français ne devont pas ignorer, qu’aujourd’hui le cheval de Troie est dans la place. La guerre probable, pour reprendre la réflexion du général Vincent Desportes, est entrain de se manifester dans ses prémices. Cette guerre non déclarée, sans front, face à un ennemi extrêmement fluide, capable de paralyser les réseaux vitaux de notre pays, d’autant plus facilement qu’il y accède déjà professionnellement, et met notre société en grand danger de cybervulnérabilité. Par la loi du contournement, l’ennemi va nous imposer son terrain, celui où précisément la technologie sera battue en brèche par la force de la foi suicidaire.
    Le schwer Punkt du prochain conflit en Europe et tout particulièrement en France va être la guerre au sein des populations rurales et urbaines que les forces de l’ordre devront d’abord et avant tout pouvoir contrôler. Ce qui veut dire, être présent en nombre dans le milieu physique, en vue de rétablir le rôle fondamental de l’Etat, d’un Etat qui aura échappé un temps aux politiques, discrédités pour avoir vendu l’âme du peuple, bradé son patrimoine, renié son héritage et falsifié sa culture. Le temps où nous étions focalisés sur la trouée de Fulda, dans l’attente des hordes soviétiques n’est plus. Si celui des hordes chinoises n’est pas encore venu, celui des I.E.D. en milieu urbain et des raids barbaresques motorisés, semant la terreur par le feu et le sang dans nos campagnes paraît de plus en plus probable. Du déjà vu, là où l’islam s’est imposé ces vingt dernières années, dans un mode d’action qui n’est pas frontal mais oblique : mode d’action qui aujourd’hui fausse d’autant notre rationalité d’occidentaux. La probabilité de cette occurrence pourrait bien être le point de convergence de la crise économique et financière avec celle d’une crise ethno-sociale bien réelle, dès lors que l’Etat français, au bord de la faillite, ne pourra plus financer la paix civile avec ses allocations en tous genres.

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