Guerre en Libye : motifs ambigus ; conséquences imprévisibles

Aurons-nous une guerre fraîche et joyeuse ? Voire…

On sait comment commencent les guerres et jamais comment elles finissent (voir sur ce chapitre le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan, et d’autres encore). Certes, Nicolas Sarkozy a obtenu, à l’arraché, cette guerre tant ardemment désirée, malgré une Allemagne réticente[1] (le mot est faible), des Américains fort réservés, des Russes et des Chinois franchement hostiles. Mais à quel prix ! Les dégâts collatéraux sont déjà là, trop visibles : citons l’embryonnaire diplomatie européenne, avec une Lady Ashton qui, de diaphane est devenue invisible, le couple franco- allemand une fois de plus mis à mal, sans compter le malheureux Juppé désavoué à peine nommé aux Affaires étrangères.

Et dans quel but ? Le président veut-il redorer son blason par cette action d’éclat ? Faire grimper du nadir au zénith sa courbe de popularité ? Gagner l’affection des pays arables ulcérés par son coupable aveuglement lors des révolutions en cours au Moyen-Orient ?

Et par quel coup de baguette magique l’honorable Kadhafi, reçu en grande pompe à Paris en décembre 2007, gardes républicains sabres au clair, ne serait-il mué en en personnage diabolique voué aux gémonies par la communauté internationale [2]? Pour avoir osé prendre les armes pour se défendre contre des insurgés armés, comme l’ont fait ou le font le Yémen, l’Arabie Saoudite, Bahreïn etc.) au lieu de se laisser gentiment éconduire vers les vestiaires ?

Ou alors, derrière les grands et nobles principes affichés à l’ONU, l’objectif est-il tout simplement de couper la Libye en deux en gardant le contrôle de la partie « utile », là où sont les champs de pétrole et de gaz naturel ?

Mais voyons les choses d’un peu plus près.

En premier lieu, Nicolas Sarkozy risque fort d’être déçu, et rapidement, sur le plan médiatique. Car cette « union sacrée » réunissant derrière le chef de l’Etat promu chef des Armées, la gauche et la droite spectaculairement réconciliées autour du drapeau parait bien fragile, dès lors que la poudre au yeux lancée pour justifier cette aimable chevauchée se sera dissipée.

Les pays arabes sont-ils tous d’accord pour abattre Kadhafi ? Certes, le Quatar (200 00 habitants) se serait, dit-on, laissé entraîner dans cette galère. Quand aux autres, on demande à voir . En fait, dès le lendemain du début des hostilités, la Ligue Arabe a fait promptement machine arrière cependant que les Etats-Unis ont des états d’âme. Si cette coalition hétéroclite, constituée de bric et de broc continuait à s’effriter, il n’est nullement exclu que la France se retrouve à peu près seule.

Car cette attaque de la Libye (après la guerre du Golfe, l’Irak, l’Afghanistan) n’est plus ni moins, qu’une agression de plus contre un pays souverain-à peine dissimulée sous le blanc manteau de la résolution de l’ONU – ; une agression du fort contre le faible (comme en témoigne l’ imposante armada occidentale déployée contre la modeste aviation libyenne) ; et surtout, surtout, l’ agression d’une coalition occidentale contre un pays arabe et musulman.

En fait, il s’agit ni plus ni moins d’une guerre civile entre clans ou tribus libyennes et il n’est nullement démontré que la « coalition », ou l’OTAN, ait quoique ce soit à faire dans cette affaire.

D’autant plus que cette mémorable résolution 1973 gagnée à la hussarde à New York n’est pas dépourvue d’hypocrisie : défendre les droits de l’homme, la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux même ? Certes. Mais alors il faut, sans tarder davantage, aller bombarder aussi le Yémen, le royaume de Bahreïn, l’Algérie et même, horresco referens, l’amie de toujours, Arabie Saoudite aux puits inépuisables, sans compter l’Iran naturellement, et, bien sûr, la Syrie. Cette nouvelle croisade menée au nom des droits de l’homme pourrait bien nous mener plus loin que nous ne voudrions aller.

Mais tant qu’ à faire régner la paix et l’ordre humanitaire sur la planète, pourquoi ne pas porter le fer et le feu en Russie ( à cause de la Tchétchénie), en Chine ( à cause de l’invasion du Tibet), en Corée du Nord (où le gouvernement écrase la population ), de même qu’en Birmanie ?

Protéger les populations civiles du haut des cieux ? Fort bien, mais les fusées Tomahawks des Américains et les missiles aériens français font des victimes parmi la population civile en Tripolitaine. Que de belles bavures en perspective, comme en Afghanistan avec les drones ! La guerre propre n’existe pas. Alors, massacrer des civils en Tripolitaine pour épargner des vies en Cyrénaïque ?

En outre, la fameuse résolution 1973 a été violée à peine l’encre sèche. Car elle prévoyait strictement l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne, c’est-à-dire, si les mots onusiens ont un sens, l’interdiction de voler pour les avions. Mais voilà que les forces occidentales, la France, hélas, en tête, s’empressent de frapper des blindés au sol. A quand des troupes au sol ? Car les frappes aériennes, on la vu au Kosovo, comportent un enchainement infernal auquel il est difficile d’échapper. Car si nos avions sont atteints par des missile sol /air ( la Libye en possède, dit-on) les pilotes, s’ils en réchappent, seront faits prisonniers. Et il faudra bien aller les chercher. Et voilà l’engrenage mis en route, inexorablement.

Voyons plus loin.

A plus long terme, où cette piteuse affaire va-t-elle nous mener ? Si Kadhafi reste, le pire est à craindre, terrorisme à Paris ou dans les airs (Lockerbie). Car l’homme est rancunier et dangereux en diable. Outre que la porte sera largement ouverte à l’immigration africaine tant souhaitée. Sans compter la disparition de nos approvisionnements pétroliers? Au demeurant, s’il reste au pouvoir, Kadhafi n’aura qu’un souci en tête, aller chercher refuge dans les bras toujours accueillants de la Chine ou à la rigueur, de la Russie ou de l’Iran. Alors, le jeu changera radicalement de règles.

S’il est « neutralisé », quelle gratitude attendre des insurgés ou rebelles devenus la voix de la Libye nouvelle ? Sait-on seulement qui ils sont ? Il serait bien surprenant que la main invisible d’Al Quaïda et de l’Islamisme ne s’abatte promptement sur cette proie toute fraiche.

En conclusion, la France a-t-elle vocation à jouer les gendarmes du monde au nom d’une morale humanitaire aux contours incertains ? Ne faut-il pas rappeler que le recours à la force armée dans le cadre d’une guerre, déclarée ou non, ne peut se justifier que lorsque les intérêts fondamentaux de la nation sont en jeu. Est-ce le cas en Libye ? Il est permis d’en douter.

[1] Le Portugal aussi

[2] Il semblerait que la France lui ait même proposé des contrats dans le domaine nucléaire jusqu’en 2010

Une réflexion au sujet de « Guerre en Libye : motifs ambigus ; conséquences imprévisibles »

  1. Cher Ami

    Votre réaction sur la Lybie est justifiée, courageuse, et me réconforte.
    Je vous parlerai prochainement des autres articles

    E.Tarride

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