L’euroland, une zone hautement fragile

La crise grecque a mis en relief l’extraordinaire fragilité économique et financière de « l’euroland » et aussi de l’Europe dans son ensemble, Grande Bretagne comprise. Voici pourquoi.

Acte I La mise au monde d’un plan de stabilisation sans précédent.

A. Les chefs d’Etat européens ont fiévreusement « accouché » d’un plan de stabilisation gigantesque de l’euro de 750 milliards d’euros[1] pendant le week-end du 8/9 mai destiné à calmer la fièvre spéculative des marchés. De quoi s’agit-il au juste ?

Il s’agit, pour l’essentiel, d’une monnaie virtuelle, soyons précis, de crédits virtuels, qui n’existent pas ou du moins pas encore, sauf sur le papier, à l ‘usage des journalistes et des opérateurs du marché, à mettre en œuvre au coup par coup, selon les besoins. Il fallait frapper un grand coup médiatique pour enrayer un début de panique et c’est ce qui a été fait avec beaucoup de brio.

Ce plan se décompose de la façon suivante :

– 250 milliards promis par le FMI

– 60 milliards de la Commission (emprunts sur le marché garantis par le budget européen)

– 440 milliards d’emprunts (sur le marché des capitaux) garantis à mettre dans une « enveloppe » ad hoc à créer, le « fond de stabilisation intergouvernemental » (fond qui serait, en principe, conditionnel, à l’image des concours du FMI).

Est-on désormais en droit de penser que l’euro est guéri de la fièvre grecque, du moins pour l’instant ? En fait, ce plan n’a rien réglé sur le fond. Tout reste à faire. On n’a jamais vu guérir un excès d’endettement par un surplus d’endettement. Ce plan a simplement permis de « geler » temporairement la situation de façon à empêcher une aggravation catastrophique, comme on met un malade dans un coma artificiel pour prévenir son décès.

B. Cette dernière péripétie présente cependant des traits originaux qui méritent d’être relevés.

-Tout d’abord la collusion, inédite, dans le feu de l’action, entre Angéla Merkel, Nicolas Sarkozy et Barack OBAMA, ce dernier intervenant sans façons dans les affaires européennes comme conseil, de façon sans doute à éviter une contagion de panique entre les marchés européens et Wall Street. Il fallait aussi sans doute enrayer une dégringolade excessive de l’euro qui aurait été de nature à mettre en danger les intérêts américains à l’exportation. De même faut-il souligner l’accord de swap entre le Federal Reserve et la BCE, le premier fournissant des dollars à le seconde autant que de besoin.

-Plus lourde de conséquences est la décision de la BCE de prendre en pension les obligations « pourries » des Etats, des banques et des institutions défaillantes (de la Grèce au premier chef), procédant ainsi, contrairement à ses statuts et à sa mission, à la monétisation sans vergogne de la dette des Etats et ouvrant du coup largement la porte à l’inflation en Europe. Il s’agit là d’une décision « historique » certainement destinée à faire couler beaucoup d’encre.

Acte II Que faut-il en penser ?

L’annonce de ce plan a suffi à calmer la fièvre des marchés (et des Bourses) mais pour quelques jours seulement. Cela en dit long sur les réserves et les appréhensions qui entourent cette décision « historique ».

Elles tiennent, en premier lieu, aux difficultés liées à l’application de mesures qui ne reposent sur aucune disposition technique ou institutionnelles existantes, si ce n’est sur un élan collectif, certes roboratif, mais insuffisant en soi. Or, comme souvent, c’est dans le détail que se cache le diable.

Au surplus, la fureur des manifestations en Grèce (avant même l’application des mesures de rigueur) suffisent à mettre en lumière les extraordinaires difficultés sociales et politiques que les autorités européennes ( au fait, lesquelles ? et par quels moyens ? et avec quel mandat) auront à surmonter pour mettre en oeuvre les mesures de rigueur requises[2].

Au mieux, il est permis de penser, sur la base de l’expérience passée, que (pour ce qui concerne des Grecs tout au moins), ceux-ci, tout danger immédiat de faillite étant écarté, n’auront rien de plus pressé que de mettre en veilleuse (ou au placard) les mesures de restrictions les plus rébarbatives. Au pire, il est à craindre que les institutions démocratiques des pays concernés ne puissent résister à la tourmente. En un mot comme en cent, les programmes de stabilisation sont-ils à la mesure des besoins et surtout, sont-ils politiquement applicables ? Il est permis d’en douter[3].

Mais ce n’est pas tout. Si ces plans devaient néanmoins être appliqués dans toute leur rigueur, ils déclencheraient, à coup sûr, une récession profonde qui risquerait fort de réduire à néant :

a) les timides espoirs de reprise en Europe (mais aussi et avec des effets négatifs aux USA[4] et même en Chine)

b) la possibilité de rééquilibrer aisément la balance commerciale, l’équilibre macro économique s’effectuant à un niveau de sous emploi des moyens de production bien inférieur à l’optimum.

En d’autres termes, le choix est entre la peste et le choléra, la faillite financière et l’effondrement économique. La piste est étroite entre ces deux périls.

c) De violentes résistances de l’opinion publique dans les pays « sous traitement » sont certes, à redouter. Mais il faut aussi prendre en considération le fait que dans les pays prêteurs eux-mêmes, l’Allemagne au premier chef, mais en France aussi, il faut s’attendre tôt ou tard à une forte réaction de rejet, non seulement contre les « cueilleurs d’olives »[5] et leurs congénères, mais aussi contre l’Europe elle-même. L’idée européenne, et l’euro, n’apparaitront plus désormais comme un pôle de croissance, de bien être et de prospérité mais un piège à « naïfs » (ce qualificatif est sans doute trop bénin) où les pays mieux gérés seront appelés sans cesse, et à fonds perdus, au chevet des pays délinquants. Car on oublie trop souvent que ces aides généreusement prodiguées à l’étranger (quand elles sont utilisées bien sûr) ont un coût, soit en termes de réserves de change, soit en termes de recettes budgétaires, car elles sont prélevées sur les ressources nationales qui sont amputées d’autan.

L’échec d’Angéla Merkel en Westphalie est à cet égard un signal d’alarme fort significatif. L’Europe, et l’euro, seront de moins en moins politiquement acceptés et supportés[6]. Surtout en Allemagne si le spectre redouté de l’inflation fait sa réapparition.

La conséquence de ce qui précède est que la perspective d’une sortie de l’euro, de dévaluations et d’un rééchelonnement des dettes souveraines a été pour l’instant écartée. Mais rien ne prouve qu’à terme, il ne faille pas s’y résigner, dans la douleur.

Le plan de stabilisation représente un pari ouvert sur la raison et le courage. Sera-t-il gagné ? Nul ne sait encore.

Acte III Retour sur image

Il faut naturellement se demander comment on a pu en arriver à ce point. Bien entendu, la crise financière de 2008/2009, qui a provoqué un peu partout d’énormes déficits publics de type keynésien, est passée par là[7]. Les gouvernements ont cru un peu trop rapidement qu’ils pourraient s’en sortir sans trop de douleur par le biais du déficit budgétaire et l’endettement public[8]. Mais les « chiens de garde » du marché, les agences de notations[9], viennent de les rappeler à l’ordre sans ménagements. Même aux Etats-Unis, l’endettement ne « peut monter jusqu’au ciel »[10].

A. L’apparition d’une « culture » de l’endettement.

Ce phénomène nous vient clairement des Etats-Unis où l’endettement public ou privé a été longtemps perçu comme un don du ciel, ou si l‘on préfère un état de nature. Encore récemment, certains théoriciens outre atlantique ont souvent cru pouvoir doctement démontrer que le déficit, et l’endettement des Etats-Unis, était bon pour le pays, bon pour les pays prêteurs, bref, bon pour l’univers tout entier. Il est de fait que de 1966 à 2010, le budget américain a été perpétuellement en déficit, sauf pendant quelques années sous le président Clinton.

Cette doctrine « du déficit sans pleurs » a peu à peu contaminé l’Europe, en dépit des fameux critères de Maastricht lesquels, d’ailleurs, ne prohibaient nullement les déficits mais entendaient simplement les cantonner à 3 % du PNB. On sait ce qu’il en a été.

Depuis 1981, le budget français n’a jamais été en équilibre[11]. En conséquence, l’endettement de la France est passé de 20 % du PNB dans les années 60 à 81 % de nos jours, soit une augmentation de 60 points de pourcentage du PNB ou encore, en moyenne, chaque année 2 % de PNB non gagné, donc emprunté à l’étranger. Même la sage Allemagne a cru pouvoir goûter aux délices empoisonnés du déficit budgétaire avec un endettement proche du nôtre (de même que la Grande Bretagne, l’Espagne ou l’Italie[12]). En fait, en matière d’endettement, la Grèce est donc en fort bonne compagnie et c’est à juste titre que le gouvernement français se préoccupe enfin de contenir cette dérive.

Mais, en fin de compte, pourquoi cette culture ou cette « bulle » de l’endettement ? Ici il convient de se tourner vers un autre type d’explication, à savoir le modèle de croissance économique qui a été adopté par tous les pays européens (et l’Amérique) depuis la fin de Trente Glorieuses. Ce modèle privilégie la consommation, publique mais surtout privée, comme moteur principal de la croissance économique au détriment de l’investissement et de l’exportation[13].

B. L’apparition d’une « culture de la consommation » comme moteur de la croissance.

Le cas le plus exemplaire est celui des Etats-Unis où la consommation atteint aujourd’hui le pourcentage inouï de 73 % du PNB, près des trois quarts[14]. Mais encore faut-il préciser de quelle consommation il s’agit. On peut distinguer deux types de composantes, à vrai dire fort distinctes, au sein de cet agrégat. On distinguera ainsi la consommation courante et une consommation spécifique à caractère social liée au vieillissement et à la montée en puissance des besoins sociaux.

La première, la consommation banale (hors logement), est constituée des produits manufacturés, durables ou semi-durables, voitures et produits d’équipement domestiques divers, dont les ménages absorbent un volume croissant d’année en année, très souvent financés à crédit, notamment aux Etats-Unis, pays du crédit à la consommation par excellence. La profusion des cartes de crédit a littéralement dopé l’endettement des ménages américains qui a été porté à des niveaux extraordinairement élevés (au détriment de l’épargne, bien sûr). On retrouve exactement le même phénomène en Europe, et notamment en France, encore qu’à un moindre degré. Chacun sait que chez nous, le crédit à la consommation a progressé à pas de géant, surtout chez les ménages modestes (entraînant un grave problème de surendettement.)

Mais il est un autre type de consommation moins clairement identifié qui a aussi joué un rôle majeur, bien que volontairement ignoré[15], dans l’endettement de la France et autres pays européens, sous l’action de deux facteurs majeurs, le vieillissement de la population et l’aide sociale. Il s’agit là de la consommation de biens et de services à caractère courant ou social (en matière de santé notamment) financés par les ressources tirées des retraites, de la Sécurité sociale et de l’aide sociale. Ces financements vont largement au profit des inactifs, malades, handicapés, retraités bien sûr, mais aussi immigrés inemployés ou improductifs et allocataires divers bénéficiant de l’ aide sociale. Celle-ci n’a cessé de prendre des proportions de plus en plus amples au fil des années à telle enseigne que les budgets sociaux, (Etat, Sécurité sociale et collectivités locales compris) dépassent largement aujourd’hui le budget de l’Etat. [16]

On ne peut manquer de se réjouir de cette générosité institutionnelle en progression constante qui contribue largement à la paix sociale (ce que certains économistes bien intentionnés essaient, un peu maladroitement, de qualifier de BNB, le Bonheur national Brut.[17]

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si cette progression ininterrompue de la consommation sous ses diverses formes n’avait, là encore, un coût en termes de production et un impact fortement négatif, directement ou indirectement, sur les échanges extérieurs, plus précisément, sur la balance commerciale. En effet, en économie fermée, l’augmentation de la demande interne va interpeller l’offre domestique et provoquer une croissance de l‘investissement productif, puis de l’offre, pour répondre à cette demande[18].

Mais, en économie ouverte, et c’est le cas avec la mondialisation, cette croissance de la demande interne de consommation va produire exactement les mêmes effets, mais au profit de l’étranger. Cette demande additionnelle va profiter pour l’essentiel à la Chine, au Japon, à la Corée du Sud, aux Etats-Unis ou à tout autre pays producteur. Ce phénomène se produira surtout si l’offre nationale de biens est incapable de répondre à la demande pour des questions de prix, de structure de l’offre ou en raison de la délocalisation et de la désindustrialisation (c’est le cas de la France). D’où le déficit commercial récurrent dont souffrent nos pays et le recours perpétuel à l’endettement, seul moyen de le financer. Jusqu’au moment où le robinet du financement extérieur risque de se refermer pour de bon. C’est la rançon du progrès social.

En fait, en schématisant, on pourrait avancer que le monde est aujourd’hui coupé en deux : d’une part les pays qui produisent et qui prêtent (Asie et Moyen-Orient pour le pétrole) et les pays qui consomment et qui empruntent : Europe (sauf l’Allemagne) et (partiellement) les Etats-Unis. Ce déséquilibre des échanges commerciaux est à directement à l’origine des graves déséquilibres financiers dont nous souffrons aujourd’hui.

Conclusion.

La crise passée, tout va-t-il revenir comme avant ? Cela est peu probable. Et comment sortir tant bien que mal de cette spirale infernale ? A vrai dire, cela sera long, voire très long ni très facile. Car après tout, il n’est guère commode de réduire, comme par un coup de baguette magique, le nombre des vieillards[19], des malades, des bénéficiaires de l’aide sociale en progression constante ni de réduire leur consommation, en matière de soins ou de santé par exemple[20]. Il est douteux que les bénéficiaires de l’aide sociale renonceront volontairement aux avantages qui leur ont été généreusement alloués en période de prospérité.

Par ailleurs, comment la Grèce (ou l’Irlande) va-t-elle pouvoir rééquilibrer ses comptes, si les flux de touristes font durablement défaut. Comment l’Espagne va-t-elle être en mesure de rétablir ses équilibres extérieurs ? Les résidences touristiques construites sur la Costa Brava ne s’exportent pas.

En fait, pourrait-on assister à un retour progressif à un type d’échanges à caractère mercantile essentiellement fondés sur la production et l’exportation de biens matériels dont on avait plus ou moins voulu ignorer la nécessité[21] ? Quoi qu’il en soit, la sortie de crise passe nécessairement par un changement de modèle économique (et donc, de société) et une restructuration profonde de l’appareil productif.

Et par l’inflation.

Mais ceci est une toute autre histoire.

 


[1] Supérieur au TARP (Troubled Assets Relief Program) d’Henry Paulson aux USA en 2008, soit 700 milliards de dollars

[2] En Roumanie, le plan de stabilisation prévoit la réduction de 10 % du nombre des fonctionnaires et une baisse de 25 % de leurs traitements, sans compter une réduction de 15 % des retraites. La Grèce doit ramener son déficit à 3 % sur trois ans, soit une réduction équivalant à 10 % du PNB. Cela ressemble à s’y méprendre aux politiques de déflation des années 30

[3] On a pu ainsi calculer que pour simplement ramener le déficit français à la norme de Maastricht, soit 3%, il faudrait réaliser des économies budgétaires de 60 milliards d’euros par an (à peu près les coûts combinés de l’intégration et de l’immigration : voir les Actes du colloque de l’IGP de 2005 sur ce sujet publiés à l’Harmattan).Rappelons que le gouvernement prévoit 5 milliards d’économies.

[4] Les USA vendent 10 % de leurs exportations en Europe.

[5] Formule allemande pour désigner les Grecs

[6] Sauf pour le PS et les Verts de Cohn Bendit qui comprennent souvent les messages avec un temps de retard

[7] En 2007 l’Espagne avait un excédent budgétaire de 2 %, le budget irlandais était en équilibre et le Portugal avait su cantonner son déficit à 2,6 %.

[8] Voir sur ce point mes propres mises en garde ( notes de juillet 2008, 6 avril 2009,12 décembre 2009 et 10 mars 2010)

[9] Mis en cause, comme les agences de notations, de façon un peu gamine, par l’honorable Christine Lagarde et par le ministre des Finances suédois dont on aurait pu attendre plus de mansuétude.

[10] “Trees do not grow to the sky”, dit le proverbe américain. Autrement dit, malgré le privilège exorbitant des Etats-Unis de battre monnaie, -le dollar est monnaie internationale-, le gouvernement américain ne peut se permettre des déficits excessifs trop longtemps sous peine d’encourir, lui aussi, la sanction des marchés

[11] En réalité, le budget a été en équilibre sur trois petites années seulement, du temps du Général Gaulle, de 1969 à1973.

[12] Aux antipodes le Japon s’accorde un déficit somptueux de 200 % du PNB, mais il est compensé par de gigantesques réserves de change, ce qui n’est nullement le cas en Europe, bien au contraire

[13] Et de la défense nationale. La raison en est claire. Cela fait plaisir à tout le monde et cela ne coûte rien, en apparence. Cela s’appelle de la démagogie.

[14] 60 % environ en France pour des exportations de 12 à 13 % du PIB

[15] Pour d’évidentes raisons idéologiques.

[16]Il est fort instructif de suivre, comme je l’ai fait moi-même à l’Ecole supérieure de Guerre, l’évolution comparée des courbes retraçant le budget de la défense et l’aide sociale en France. Les premières n’ont cessé de plonger alors que les secondes ont constamment grimpé.

[17] Il serait certainement possible d’inventer un qualificatif plus élégant.

[18] C’est le schéma keynésien bien connu avec les mécanismes croisés du multiplicateur de l’investissement et de l’accélération de la demande familiers aux étudiants de première année de licence en économie.

[19] Sauf pour le « divin » Jacques Attali qui préconise, comme on sait, l ‘euthanasie collective.

[20] Encore que quelques progrès en matière de voyages touristiques à l’étranger pourraient être apportés

[21] On est loin du commerce dit équitable et des utopies oniriques de la croissance immatérielle naguère chantés par les économistes poètes

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