La crise de l’euro va-t-elle casser l’Europe ?

Un beau matin du printemps 1860, sept étudiants munichois, bons alpinistes, partirent encordés tous ensemble pour tenter l’ascension d’un modeste sommet dans les Alpes suisses. Aucun ne revint. L’un d’entre eux ayant trébuché, la corde, qui devait les assurer, entraina, au contraire, les sept malheureux dans le vide. C’est l’histoire de l’euro.

Car si la Grèce n’avait pas fait partie de la zone euro, elle aurait promptement dévalué la drachme, procédé à une restructuration, avec ou sans l’aide du FMI, et l’affaire en serait restée là.

C’est ici que l’on mesure l’immense sottise de la création de l’ euro dans l’enthousiasme idéologique des années 80, comme prélude obligé à une citoyenneté européenne pleine et entière.[1]

Car, aujourd’hui, la chute de la Grèce, puis celle de l’Irlande, demain celle du Portugal peut-être suivie de l’Espagne et qui d’autre encore[2] , menace de jeter à bas tout l‘édifice européen, amitié franco allemande comprise. Beau travail en vérité.

I Les dernières leçons

Les développements récents nous ont appris, ou rappelé, trois enseignements majeurs.

A. Tout d’abord, la réalité de « l’effet domino », une crise en engendrant une autre, par contagion en quelque sorte. Ce qui devait arriver arriva. Après la Grèce, l’Irlande ; après l’Irlande, le Portugal. Et après … ? En fait, l’efficacité du FESF[3] reste à démontrer.[4]

B. En second lieu, il y a bel et bien non une, mais deux types de crise. La déroute d’un pays peut être produite par les déficits et des dépenses budgétaires incontrôlées. Mais elle peut aussi être provoquée par l’extravagance des banques nationales prêtant follement, sans le moindre souci de la rentabilité de leurs crédits ni de la solvabilité de leurs clients.

C’est très exactement ce qui s’est passé en Irlande (et en Islande) où les banques ont prêté jusqu’à 10 fois le montant du PNB irlandais, -un record difficile à battre-, en large partie pour financer des prêts hypothécaires à la construction qu’aujourd’hui les emprunteurs, souvent au chômage, sont bien incapables de rembourser[5]. C’est la copie conforme des fameux « mortgage credits » américains qui ont été le détonateur de la crise financière mondiale.

Ce processus est intéressant. On peut ainsi identifier l’enchainement suivant :

(1) Les banques irlandaises risquent la faillite ; (2) elles appellent au secours l’Etat irlandais ;(3) qui, menacé lui aussi, de banqueroute, fait appel au FESF européen, c’est-à-dire ,en fin de compte, aux contribuables allemands, français , néerlandais etc.etc.[6]

C. Troisième enseignement, et non des moindres : l’extraordinaire enchevêtrement des bilans des banques européennes. Car ces banques sont étroitement imbriquées les unes dans les autres. En conséquence, la défaillance des unes pourrait fort entraîner, sinon la faillite des autres, mais pour le moins, de très sérieuses difficultés[7].

C’est la mésaventure de la très sage Allemagne, parangon de vertu budgétaire s’il en est, dont les banques ont néanmoins fort généreusement prêté, non seulement aux gouvernements grecs, irlandais, portugais, mais aussi à leurs banques. Or les Etats européens veulent tout, sauf voir réapparaître le spectre d’une crise bancaire comme l’Europe en a connu à l’automne 2008. On les comprend.

L’affaire n’est donc pas si simple que cela et les solutions non plus. Ainsi s’explique aisément l’extrême prudence de M. Trichet, gardien de la solvabilité des banques, mais aussi de Mme Merkel, pour ne citer que cette dernière.

II Perspectives

On n’en sait trop rien, bien entendu[8]. Mais il est frappant de constater que ce qui aurait paru sacrilège il y a sept mois, à savoir la sortie de la Grèce de l’euro, et même la dislocation possible de la zone euro toute entière, apparaît désormais comme une hypothèse plausible dans les commentaires de la presse nationale et internationale, alimentée, comme de bien entendu, par les indiscrétions des milieux politiques. C’est dire l’atmosphère qui règne maintenant en haut lieu derrière une sérénité de façade.

1°A court terme, il devrait être raisonnablement possible de maîtriser la crise, ne serait-ce qu’en abondant encore le FESF qui pourrait être porté à 1000 milliards d’euros. Pourquoi pas[9] ?

Encore qu’il ne soit nullement évident que les « marchés », qui savent lire et écrire après tout, se laissent à nouveau « bluffer » par l’énormité d’engagements qui risquent fort de ne servir à rien, pour autant qu’ils soient effectivement engagés un jour.

2° En revanche, il paraît manifeste que le remède préconisé pour redresser l’économie des pays « délinquants », une politique franchement déflationniste, (réductions budgétaires, baisse des salaires, hausse des impôts) risque de s’avérer pire que le mal. Car, comme beaucoup d’analystes n’ont pas manqué de le souligner, elle ne peut que provoquer dans les pays concernés une récession profonde de longue durée[10]. Cela pourrait plonger ces dits pays dans une « spirale déflationniste » avec des déficits encore plus graves et un endettement toujours plus élevé, qui accentuerait la crise au lieu d’y remédier. Avec deux risques majeurs :

-une révolte populaire qui pourrait mettre en danger la fragile démocratie grecque (ou portugaise, ou espagnole)[11]. Cela s’est déjà produit. Or on sait bien comment débutent ce genre de séismes politiques, mais jamais comment ils s’arrêtent.

-le risque d’insolvabilité, c’est-à-dire l’incapacité manifeste des Etats de rembourser les énormes dettes accumulées pendant les années d’insouciance.

3°Dès lors, deux perspectives se dessinent :

-la restructuration des dettes va s’imposer, en Grèce notamment, mais aussi en Irlande, au Portugal etc.

-si la crise persiste et s’aggrave, la cessation des paiements, (qu’on appelle cela banqueroute ou faillite, peu importe), comme cela a été le cas dans le passé maintes et maintes fois, en Haïti, en Argentine, en Russie etc. pourrait devenir inévitable. Pourquoi pas, après tout ?

4° Mais là encore, que peut-il se passer après ?

-une conséquence immédiate serait la fuite des capitaux étrangers, toujours frileux, qui déserteront pour de nombreuses années les places financières ainsi sinistrées.

-mais, en outre, d’autres pays européens, sains en apparence, pourraient, eux aussi, être frappés par la contagion de la méfiance, l’effet « domino ».Car le comportement des marchés financiers est loin d’être rationnels. Ils sont sujets à des accès de panique irrationnelle. Cela d’autant plus que les assurances sereines trop souvent prodiguées par des gouvernements à la veille de la faillite ont fait perdre toute crédibilité aux déclarations gouvernementales[12].

4° Nous voilà, dès lors, autorisés à porter le regard au-delà de l’horizon.

-la grande inconnue est le comportement de l’Allemagne, le roc solide sur le lequel s’amarre tout le système financier européen. Combien de temps ce pays va-t-il accepter de se saigner aux quatre veines au profit de pays délinquants et incapables de se redresser à vue humaine ? Les Allemands vont tôt ou tard, s’ils ne l’ont déjà fait, faire un bilan prévisionnel en pertes et profits :

-au passif de l’opération, les pertes de marchés à l’exportation et les pertes bancaires provoquées par un retrait allemand

-au crédit, la fin de l’hémorragie financière permanente résultant du soutien allemand à l’euro.

Car le réveil d’un nationalisme allemand pur et dur, sur le plan économique et financier, mais aussi politique, n’est nullement à exclure. En fait, peut-être est-il déjà en route si l’on en juge par les déclarations « rugueuses » de certains responsables politiques d’Outre Rhin.

En effet, les Allemands pourraient bien avoir le sentiment , et la rancœur, d’avoir été « menés en bateau » depuis de années par la perspective d’une construction européenne qui débouche sur un naufrage, puis la création d’un euro porteur de désastres, sans compter la rituelle amitié franco-allemande qui pourrait bien , elle aussi , passer par pertes et profits.

Une Allemagne humiliée et ulcérée peut parfaitement décider un beau matin que « cela suffit comme cela » et retirer son soutien au fragile édifice européen, lequel ne manquerait pas, dès lors, de s’effondrer come un château de cartes.

III Quelques solutions

1°D’abord, agir vite et ne pas se laisser régulièrement surprendre par l’évènement comme trop souvent dans les affaires européennes.

2°Ensuite accepter sans états d’âme la disparition de la zone euro actuelle avec la création de deux cercles concentriques[13] :

– le noyau dur de l’euro, à 6 ou à 9, regroupant les pays forts, à niveau de développement économique et administratif proche, assorti de l’acception d’une discipline budgétaire et monétaire concertée, sinon commune[14]

– et les autres pays « hors euro » autorisés à dévaluer et à restructurer avec une assistance financière et technique renforcée de l’Europe.

3°Mais ce n’est pas tout. Reste le problème des banques folles qui ont précipité l’Irlande (et l’Islande) et leurs gouvernements dans l’abîme. Cela ne doit pas être autorisé à se reproduire.

La solution est de nationaliser, au moins en partie, ces établissements bancaires ou de les placer sous surveillance permanente et les insérer dans le corset d’une règlementation sévère pour les empêcher de faire des opérations douteuses porteuses de drames. C’est exactement le contraire de ce qu’on a fait depuis 30 ans en cédant aux sirènes de la mondialisation et d’un libéralisme extravagant.

Le malheur veut que les gouvernements européens, pour sauver la face, vont très probablement faire tout le contraire, jusqu’au moment où l’irréparable deviendra inévitable.

***

Dernière solution, riche elle aussi de périls, le retour d’une inflation forte, seule capable de raboter les revenus fixes (fonctionnaires et retraités) et l’endettement de l’Etat. Cela s’est fait dans le passé à maintes reprises. Mais il serait superflu inutile de souligner les immenses dangers de cette hypothèse. Car s’il est aisé de faire sortir le « génie » de l’inflation de sa bouteille, il est autrement ardu de l’y faire rentrer.

 


[1] Il appartiendra un jour aux historiens de l’avenir de dégager les responsabilités politiques, en France et ailleurs de cette extravagante aventure vouée à l’échec, dès le départ. Car aujourd’hui tout le monde prétend avoir été contre, évidemment.

[2] Les candidats ne manquent pas , Espagne, Italie, et qui encore ?

[3] Fonds Européen de Stabilisation Financière.

[4] Le petit jeu des marchés est d’une simplicité biblique. Le projecteur se braque sur un pays fragilisé. Les taux d’intérêt montent vertigineusement. Le gouvernement appelle l’Europe au secours, laquelle s’affole et garantit la dette du pays en question. Et le petit jeu pourra recommencer. Jusqu’à ce que, à la grande satisfaction des marchés, ce sera la totalité de la dette des pays fragiles qui sera garantie par l’Europe, c’est à dire par le contribuable européen.

[5] Les banques irlandaises, incapables de se refinancer sur le marché et victimes de considérables retraits de dépôts ( on parle de 34 milliards d’euros), font essentiellement appel à la B.C.E., laquelle trouve cette situation de plus en plus inconfortable.

[6] La solidarité financière de l’Europe de l’euro a quelque chose d’étrange. C’est beau l’Europe..

[7] La presse, parle d’engagements de 63 milliards d’euros de la Grande Bretagne envers l’Irlande, 51 milliards pour l’Allemagne, 83 pour les Etats-Unis et 63 milliards pour la France. La vérité est qu’elle n’en sait rien car les bilans des banques sont fort opaques et les banquiers ne disent que ce qu’ils veulent bien dire, c’est-à-dire le moins possible. Ce qui rend l’atmosphère plutôt pesante.

[8] Sauf Jacques Attali qui sait tout.

[9] Ce n’est pas une hypothèse d’école si l’on considère qu’avec la Grèce , 110 milliards, l’Irlande, 90 milliards et probablement le Portugal, au moins100 milliards, le FESF aura consommé en quelques mois plus de la moitié de ses capacités. Dès lors comment financer commodément l’Espagne et l’Italie si on en vient à cette extrémité ?

[10] De toute façon, pour la Grèce comme pour l’Irlande, ramener en deux ou trois ans le déficit de 35 % du PNB à 3,5 % relève du rêve éveillé. Il faut être fonctionnaire à Bruxelles pour y croire.

[11] Les marché sont de plus en plus sceptiques sur la capacité des gouvernements de coalition en Irlande et au Portugal de faire accepter des plans de rigoureux par une opinion publique réticente, et encore moins par l’opposition.

[12] Voir, sur un autre plan : « la route du fer est coupée » ou encore « nous ne laisserons pas Strasbourg sous le feu des canons allemands ». Le florilège des assurances officielles aussitôt démenties par l’évènement est riche.

[13] C’est ce que Schumpeter appelait la destruction créatrice.

[14] Faut-il le rappeler, l’auteur de ces lignes a rédigé sa thèse de doctorat, publiée en 1963 aux éditions Sédés sur le thème : « Pour une politique conjoncturelle commune dans le Marché commun ».Il n’aura jamais fallu qu’un demi- siècle pour que cette évidence élémentaire finisse par s’imposer.

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